Sans bagages

A ma grand-mère

Jusqu’ici, je pensais être adulte. Pas tout le temps, mais souvent. Je suis adulte depuis beaucoup trop longtemps. Et je sais que les choses sont ce qu’elles sont, que la vie n’offre que ce qu’elle offre. Un monde désenchanté, où nous passons trop vite. D’où nous partons trop tôt.

Et pourtant.

Après cinq mois, je suis retourné chez toi pour récupérer quelques petites choses. Ces choses pleines de souvenirs, qui me raccrochent un peu à toi. Comme si j’avais besoin d’être plus accrochée que je ne le suis déjà. J’avais peur d’y aller bien sur, mais l’appartement va être vidé, les choses vont disparaître, englouties dans la spirale du temps qui passe trop vite. Et il y avait certains objets que ne voulais pas me résoudre à laisser disparaître avec toi. La petite danseuse dans son globe de verre, celle qui tourne avec de la musique, tu te souviens ? Je jouais avec quand j’étais petite. Mille fois je l’ai remise sous son globe de verre, qui, inexplicablement, tombait tout le temps, se perdait, et, par miracle, ne s’est jamais cassé. Ca, c’était la dernière année, les derniers mois avant que tu ne quitte plus ton lit. Mille fois je l’ai replacée, respectueusement, près du lit sur la coiffeuse, en sachant que la semaine suivante je la trouverai encore par terre, le globe de verre manquant. Mais elle t’appartenait. Aujourd’hui je l’ai emportée avec moi. J’espère que les autres ne m’en voudront pas, mais enfin, elle n’est plus à personne… Et d’ailleurs, tous sont venus avant moi, emmener eux aussi quelques petites choses, un souvenir de toi. Eux aussi ne peuvent pas se résoudre à tout voir disparaître. Dans cette partie de la famille, on ne parle pas beaucoup, encore moins de ces choses, tu sais, tu n’y es pas étrangère ; mais j’imagine qu’ils ont du chagrin.

Je prends aussi ce caillou peint en chat, qui me fascinait quand j’étais petite. Je laisse tous ces tableaux, tous ces livres. Toutes ces choses familières, toutes ces choses pleines de toi, qui étaient à toi, une partie de moi voudrait toutes les prendre, les emporter, les garder et les chérir comme autant de précieuses reliques. Comme un dragon couvant son trésor. Mais je ne le fais pas. Car les choses s’obstinent à n’être que des choses. Et si elles sont précieuses, elles sont aussi si profondément dérisoires qu’une autre partie de moi voudrait tout abandonner, tout laisser disparaître, tout jeter, ne même pas savoir ce qu’elles deviendront. Foutre le feu, brûler tout, et que tout disparaisse en cendres. Car, si les choses ont une âme, il me semble qu’elles l’ont perdue quand tu est partie. Elles étaient précieuses parce que tu y tenais. Mais tu n’es plus là. Qui y tient, à présent ? Est-ce que j’y tiens ? Est-ce que quelqu’un d’autre y tient ? Qu’est-ce que j’en ai à faire ? Ce ne sont que des choses.

Pourtant je fouille, j’ose ouvrir des tiroirs, comme on dévoile une nudité secrète. Je me sens indiscrète, alors que, de ton vivant, je n’hésitais pas à ouvrir certains meubles pour voir ce qu’il y avait dedans. Tu ne m’en voulais pas. Car j’étais comme chez moi, et en même temps, je n’étais pas chez moi, et j’avais gardé intacte, chez toi, cette curiosité de petite fille. Sans façon, sans jamais m’en cacher, j’ouvrais les tiroirs, les flacons, les petites boîtes ouvragées qui ornaient le secrétaire, la coiffeuse, tous ces beaux meubles anciens. Que tu aimais les belles choses ! Tu m’as transmis ce goût. Parfois, on trouvait des trésors. L’une de ces boîtes contenait les dents de lait de mon père et de mon oncle ! Elle a disparu, cette boîte. J’espère qu’ils l’ont gardée. Je ne sais pas pourquoi, qu’est-ce que ça peut me faire après tout ? Je ne sais pas. Depuis que je suis petite, mille fois j’ai ouvert cette boîte, pour en regarder le contenu, sans raison véritable, juste pour le plaisir. Tu me regardais faire, et plus d’une fois, tu m’en avais parlé avec ce soupçon de tendresse qui était tellement à toi. Un je-ne-sais-quoi de fierté d’avoir gardé ces dents de lait, tout ce temps. Tu avais cette étrange fierté de garder les choses. Quand j’y pense, c’était déjà un peu étrange : à quoi cela pouvait-il bien servir ? Le sens ne m’apparaît pas très clairement, ni celui de garder les dents, ni celui d’ouvrir la boîte, comme je le faisais parfois, de constater la présence de son contenu, petits cailloux difformes et blanchâtres, refermer la boîte, et la replacer sur la coiffeuse. Comme un rituel. Petit culte voué aux petits objets. Petite célébration de l’enfance de ceux qui sont grands. Et du temps qui passe.

Et je fouille. Parmi ces choses, il en est une qui m’appartient. Mais je ne la trouve pas. Ma poupée, celle de quand j’étais petite. Ce seul objet qui m’appartienne a disparu. Je me dis que quelqu’un a dû l’emporter… Je me dis que peut-être, comme mes cousines sont plus jeunes que moi, elles aussi ont du jouer avec quand elles étaient petites ? Je me dis que ce n’est qu’une poupée. Oui, mais c’est la mienne. Elle s’appelait Lauren, comme moi. Je ne sais pas pourquoi, d’ailleurs. Enfin, c’est comme ça. Finalement j’appelle mon oncle. Mais personne n’a ma poupée. Le vieux chat incontinent a fait ses affaires sur tout ce qui était dans la chambre bleue. Ils n’ont pas réussi à tout nettoyer. Des choses ont été jetées, finalement. Adieu ma poupée. D’elle aussi je fais le deuil. Le deuil, ce deuil n’en finit par, il renferme une infinité d’autres petits deuils. C’est un deuil à tiroirs. Et je pleure.

Mon père, qui m’accompagne dans cette quête un peu vaine des objets, me pose des questions, me propose des choses et d’autres. « y a des casseroles, tu as besoin de casseroles ? ». Je réponds que non. Je suis bizarre… Bien sur que j’ai besoin de casseroles, je n’en possède que deux, et ce n’est pas assez pour une famille de quatre, et avec ça elles sont trop petites, vieilles et en mauvais état. Mais je ne sais pas pourquoi, je dis non. Et les belles et bonnes casseroles dorment dans les placards. Au lieu de prendre quelque chose d’utile, j’ouvre l’armoire de la cuisine, j’inspecte l’argenterie, la vaisselle en porcelaine précieuse, et je prends les trois seules assiettes qui sont en plastique. Elles représentent des personnages de Disney. Deux bols Babar les accompagnent. Je mangeais mes miels pops dans ces bols. Je ne sais pas quelle importance ça peut avoir. Enfin, je me souviens.

Je me souviens, j’ai beau me souvenir, mais le passé reste derrière moi, obstinément. Et quand j’ouvre les tiroirs, c’est désormais avec une indiscrétion coupable, alors que je le faisais autrefois sans me cacher, légère, pleine de cette curiosité d’enfant. Enfin, ce n’était pas la même chose. Je ne sais pas très bien pourquoi, mais si j’en ouvrais certains sans la moindre gêne, d’autres ne me concernaient pas, ou ne m’intéressaient pas peut-être, et je n’y touchais jamais. Maintenant j’ouvre tout, je regarde partout, où d’autres ont d’ailleurs regardé avant moi, peut-être pris ou déplacé certaines choses. Du tri a été fait, du rangement. Quand je suis entrée dans l’appartement, il avait la même odeur, l’odeur de chez toi. Mais heureusement tout n’était pas comme je l’avais laissé ce soir où je suis partie dans les larmes. Je n’aurais pas pu le supporter.

Cette nuit dans mon lit, parmi tous ces tiroirs, il en est un qui me revient en tête, inexplicablement. Le tiroir du buffet du salon. Il contenait – il contient toujours – du linge. Du linge de maison, propre et repassé, plié soigneusement. Des torchons, des serviettes. J’ai pris un torchon, un joli à carreaux roses, parce que c’est toujours utile un torchon. J’ai prix un mouchoir, un vieux mouchoir bleu, et une serviette. J’ai laissé le reste. Et le reste est toujours là-bas, plié, rangé. Et le reste me hante, il me hante ce tiroir, ce linge qui était à toi. L’enfant en moi, endormie se réveille, se révolte un peu, se cogne au réel. Enfin, mais comment peut-on mourir ? Comment ? Comment peut-on partir alors qu’on a un tiroir rempli de linge de maison ? C’est insensé, c’est impossible ! J’attends qu’on me dise : poisson d’avril, ta grand-mère est là, se réveille de son sommeil, elle dormait juste. Elle ne peut pas partir, tu penses. On ne part pas alors qu’on a un tiroir plein de linge bien repassé.

Et le linge est là, plein du parfum de ta maison, de ton parfum. Mon père m’a dit de ne pas hésiter à prendre des choses, si ça pouvait m’être utile. De toutes façons, m’a-t-il dit, avec ce laconisme qui dissimule mal sa tristesse : « on part sans bagages ». J’ai acquiescé en silence. Et maintenant dans mon lit, où je ne trouve pas le sommeil, il m’apparait absurde, inepte et révoltant, que l’on puisse partir sans bagages. Disparaître. Tout laisser.

Pourquoi n’ai-je pas pris les casseroles ? Je me demande ça maintenant, et il me vient une réponse un peu idiote mais sans doute vrai : je crois que j’ai juste inconsciemment réagi à une certaine symbolique. Je ne voulais pas récupérer des vieilles casseroles. C’est idiot, mais quelque part, c’est rassurant. Je laisse les casseroles donc. Tant pis, j’en rachèterai des neuves.

J’ai pris l’arrosoir. Tu arrosais tes plantes, je me souviens, avec le plus grand soin possible. Je me souviendrai toujours.

Le soir même de ton départ, j’avais rêvé de toi, et tu te réveillais, et tu parlais, et tu mangeais, et tu marchais, toutes ces choses que tu avais peu à peu cessé de faire. Et le lendemain j’avais bien espéré me réveiller dans un monde où les grands-mères ne meurent jamais. Ca n’avait pas marché. Tu n’étais plus là. Et maintenant ce tiroir de linge qui sent le propre, enfonce encore un peu le clou de de cette révolte indicible qui gronde en moi ; car on dirait que tout attend que tu reviennes. On dirait que le monde y croit encore, et pas seulement moi.

Est-ce que je voudrais revenir en arrière, revivre tous ces moments avec toi quand j’étais petite ? Non. J’étais une enfant triste, seule et malheureuse, et tu étais mon seul rempart. J’en cultive une immense gratitude envers toi, mais je ne regrette pas ces années. Est-ce que je voudrais arrêter le temps ? Pas vraiment. Tu aimais tellement la vie, et tu savais, comme je le sais, que la vie est mouvement, changement, que rien ne se fige, pas même nous. Que tout passe.

Enfin, comment peut-on partir sans bagages ?

Le débat pour les nuls

Autrefois, je débattais sur Facebook. J’argumentais, tout ça. C’était une autre vie.

Avant, tu ne sais pas trop si tu dois mettre ou pas ton grain de sel. Ou alors, tu te dis que c’est une connerie, mais c’est plus fort que toi. Tu DOIS dire ton avis. Même si tout le monde s’en branle. Et puis tu as LE truc à dire. Le truc qui va tout changer. Ou pas.
Pendant, tu réfléchis, tu t’énerves, tu argumentes, tu hallucines trop souvent des réponses qui te sont faites. Ou bien tu dis n’importe quoi. Tu prends plus ou moins les choses au sérieux. Tu trouves l’argument massue. Tu te dis que tu l’as bien mouché, cet abruti. Parfois ça t’indigne, et parfois, ça te fascine. Jusqu’où les cons sont prêts à aller ? Parait qu’ils osent tout. Tu veux savoir. Tu continues.

Et après ?
Après tu te dis que tu as bien perdu ton temps. Tu aurais pu faire le ménage ou préparer une cake au citron. Rallonger ton temps de vie en faisant du yoga. Embrasser quelqu’un que tu aimes. Jouer à un jeu vidéo. Au lieu de ça tu as discuté sur facebook avec un ou plusieurs abrutis. Et d’ailleurs tu penses que les abrutis c’est eux et eux, ils sont persuadés que c’est toi. Bien sur, tu détiens la vérité vraie, ou peut-être pas, quoi qu’il en soit tu restes énervé pendant quelques minutes et puis tu oublies. Et tu passes à autre chose. Et la vie s’écoule, comme ça.

Sur twitter c’est pareil, mais en pire.

Mais le pire du pire, tu sais quoi ? C’est en face à face. Parce que les autres parlent plus fort et te coupent la parole. Et si ce n’est pas les autres qui parlent plus fort et te coupent la parole, j’ai une mauvaise nouvelle : ça veut dire que c’est toi.

Alors, de plus en plus souvent, parce que j’ai quand même un peu d’intelligence, j’esquive. J’esquive les débats. Débat tout seul, je me casse. Alors ils exultent : ah, tu refuses le débat, ça prouve que tu as tort et que c’est moi qui ai raison ! Tu n’as pas d’arguments ! Ils ont gagné, quoi. Gagné quoi ? Je sais pas. Ca a l’air de leur faire plaisir.

Comme tout le monde pourtant, j’ai été élevée dans l’idée que le débat est un outil de conciliation. Nécessaire pour vivre en société, et indispensable en particulier à la démocratie, il permet de trouver des arrangements, des accords, ou au moins de faire réfléchir. C’est l’outil par excellence qui permet de se rapprocher collectivement de la vérité le plus efficacement et de faire les bons choix.

Foutaises que tout cela. J’ai mis beaucoup trop de temps à m’en rendre compte. Beaucoup trop de temps. Et pourtant j’en ai eu des débats. Et j’en avais, des arguments, ô combien ! Mais mes arguments n’étaient jamais en or assez massif. Je ne convainquais jamais personne. Personne ne me faisait beaucoup changer d’avis non plus. Et les gens parlaient plus fort que moi, me coupaient la parole, ou bien écrivaient des pavés monumentaux qu’il fallait alors contredire point par point, même quand c’était des conneries pas possibles (ah, la grande époque des forums, heureusement que c’est fini). Un travail fastidieux et parfaitement stérile. Et je continuais, et je continuais. J’ai toujours été une personne très rationnelle, et je voulais le prouver, et d’ailleurs, j’étais tellement rationnelle que j’avais l’impression d’avoir très souvent raison. Avec ma puissante Logique, comment n’aurais-je pas eu raison ? Elle allait bien finir par servir à quelque chose, ma logique. Bordel.

Heureusement que j’ai avancé dans la vie, parce que les nombreux débats auxquels j’ai eu le malheur de participer me montraient bien que toutes mes croyances sur le débat était fausses. Je croyais encore que le débat était un outil de conciliation et de démocratie et qu’il permettait de se mettre d’accord sur ce qui était vrai ou juste. Pourtant je n’étais pas sans avoir remarqué que, par exemple, toute discussion sur le végétarisme commençait immanquablement par « mais les carottes souffrent aussi » pour finir par « de toutes façons la viande c’est trop bon et puis je fais ce que je veux », et le fait qu’on passait parfois par des digressions philosophiques sur l’apparition de la conscience ou par des explications assommantes sur les bases de l’utilitarisme, ça n’y changeait strictement rien du tout. Et même si j’aimais à me raconter que des débats m’avaient fait changer d’avis, même si ce n’était pas sur le moment, je savais très bien au fond de moi que rien d’autre ne m’avait fait changer d’avis que de regarder dans les yeux un bébé mouton.

J’aurais du remarquer, aussi, qu’il était encore plus pénible de débattre avec des hommes, car ils coupent la parole, parlent plus fort et tout le monde les écoute, ou alors ils sortent des conneries pas possibles et nous traitent d’hystérique quand on finit par s’énerver. j’aurais du remarquer que même les discussions sur les sujets qui concernent les femmes se finissaient presque toujours entre mecs. Après quelques tentatives d’interventions, on abandonnait. Moi je lâchais le morceau parfois un peu plus difficilement que les autres. j’insistais. Mais pas si longtemps que ça. Ils s’en foutent et puis ils parlent fort. Ils croient très fort en leur intelligence, même quand ils sont complètement cons.

Jamais personne ne s’écoutait. On voulait juste avoir raison.

Bref, j’ai eu des milliards d’occasion de le constater, mais je crois que je n’arrivais pas à sortir de ce paradigme. Je voulais croire dans le débat, parce que j’avais l’impression qu’avec le débat on pouvait changer le monde, et en mieux. J’ai mis beaucoup trop de temps pour parvenir à ce qui me semble maintenant une évidence si absolue qu’il n’y a nul besoin de l’argumenter : le débat est un outil de pouvoir.

Les hommes débattent non pas pour «découvrir la vérité ensemble » ou « trouver un arrangement ». Les hommes débattent pour marquer leur territoire. Les hommes débattent comme des chiens pissent sur un poteau. C’est leur façon à eux d’occuper l’espace, d’être importants. Et ils sont persuadés d’être importants. Et de fait ils le sont, puisqu’ils dirigent le monde. Et c’est, entre autre, le débat qui leur permet ça. Qui ose remettre en question la légitimité du débat ? Pas grand monde.

Y a pas besoin d’arguments, non. Regardez-les débattre. Personne n’écoute jamais personne. Ca se coupe la parole, ça parle plus fort que le voisin. Ca dit n’importe quoi. Et je parle pas seulement des débats politiques ou autres machins télévisés, les repas de famille c’est pareil, et les discussions à rallonge sur facebook. Et je pourrais faire une liste de sujets à la prévert, mais c’est simple, tout y passe. Tout est matière à débat. Tout est prétexte à poser ses grosses couilles sur la table.

Les trop nombreux débats stériles auxquels j’ai assisté ou participé n’ont pas suffi à m’ouvrir les yeux, malgré l’évidence. Je me disais que les gens ne savaient pas écouter, et peut-être aussi un peu trop souvent que tout le monde était con. Je sais, dit comme ça ça a l’air idiot, mais c’est parfois plus facile de penser que tout le monde est con. Bref, ce qui a fini par me mettre la puce à l’oreille, c’est que j’ai remarqué que beaucoup d’hommes disaient « aimer débattre », alors que les femmes ont plutôt tendance à s’en méfier, même s’il y a des exceptions. Et d’ailleurs, pour ma part, j’ai été une fervente adepte du débat, mais de là à dire que j’aimais cela, il y a de la marge ! Non, je n’aimais pas ça, ça m’horripilait. Je pensais juste (à tort!) avoir quelque chose à y faire d’intéressant avec ma raison. Je pensais avoir mon mot à dire.

Mais ma pauvre petite, tout le monde s’en bat les noix de ton mot ! Et pas parce que les gens sont stupides ou qu’ils ne savent pas écouter, non. C’est juste que le débat n’existe pas pour ça, il ne remplit pas cette fonction. Le débat ne sert pas à écouter, il sert à parler. Il ne sert pas à se mettre d’accord, mais à contredire. Il ne sert pas à concilier, mais à opposer. Le débat est à l’homme civilisé ce que les fesses rouges sont au babouin à fesses rouges. Ni plus ni moins.

Et maintenant que j’ai pris conscience de ça, qu’est-ce qu’ils me gavent, les débatteurs. Et pourtant encore parfois je ne peux m’empêcher de glisser un mot ! J’essaie de mettre un petit grain dans l’engrenage, d’enrayer la machine ; mais au fond je sais que je leur donne juste du grain à moudre. Enfin, tant que je n’y consacre pas trop de temps et d’énergie, ce n’est pas très important.

J’ai compris beaucoup de choses. Je crois que je ne suis pas la seule à être pantoise de constater ce qui se passe quand on refuse le débat à un type, sur twitter notamment (pourtant vraiment pas fait pour ça, pourrait-on croire). V’la-t-y pas que le gars prend des airs victorieux, et s’exclame : tu refuses le débat ! Ça prouve que j’ai raison ! Tu n’as pas d’arguments ! Tu es faible !

Etonnant comportement quand on ne sait pas exactement ce qu’est un débat. Si je ne veux pas discuter avec quelqu’un, en quoi cela prouve que ce quelqu’un a raison ? Je n’argumenterais pas contre un fou qui m’affirmerait que 2+2=13, est-ce que ça prouverait que son calcul serait bon ? Mais comme le débat est une sorte de sport de combat, dans l’esprit de ces types, c’est comme si je me défilais devant un adversaire trop puissant (eux). Donc ils gagnent, par forfait, quoi. Ça les frustre un peu, ils auraient bien aimé en découdre, mettre l’adversaire KO ; mais bon, ils ont gagné de toute façon. Grand bien leur fasse.

C’est quand même étonnant de croire que le débat serait un outil de conciliation alors que les hommes aiment débattre! Comme si les hommes aimaient l’écoute, la conciliation et se fader du travail émotionnel! Je me marre. Les discussions où on s’écoute, c’est pour les gonzesses. Et on appelle pas ça des débats.

Le grand mensonge du débat c’est qu’il est censé s’appuyer sur des arguments rationnels. Or, toute personne s’était déjà consacré à l’exercice pénible qu’est le débat sait très bien qu’un débat se gagne ou se perd, et que, si d’aventure c’est le plus logique qui gagne, c’est totalement par hasard !

L’autre grand mensonge du débat c’est qu’il serait démocratique. Alors là, je me marre aussi.

Comment peut-on aimer le débat ? Ca me dépasse. Déjà il faut être un homme, c’est certain. Mais ça ne suffit pas, je pense. Si, en tous cas, je me fie à ce que je connais, notamment l’expérience du sexisme, je sais très bien ce qui se passe quand on débat avec un homme sur ce genre de sujets. C’est simple, cela va me toucher, et lui beaucoup moins. Quand on ne souffre pas d’une situation dans sa chair, il est très facile de soliloquer dessus et d’avoir l’air d’avoir raison. J’essaierai d’expliquer posément ce que ça fait de se faire mater dans la rue par des vieux dégueulasses quand on a 12 ans, ce que ça fait de se faire agresser. Et le serpent qui se mord la queue : essayer de leur expliquer ce que c’est qu’essayer de débattre et qu’on te laisse pas en placer une. Je finirai par « débattre » de mon humanité et de mon droit à l’existencee. Pour moi c’est insupportable, pour eux c’est du petit lait. Tu m’étonnes que les hommes aiment débattre ! On leur déroule le tapis rouge pour qu’ils nous marchent dessus. Il n’y a pas pire instrument de pouvoir, d’autant plus qu’avec plein d’espoir, on le leur donne, en pensant que ça fera de nous leurs égales. Quelle erreur !

Je pense que c’est pareil pour le racisme, et tout ça. Les antisémites, par exemple, ils adorent essayer de débattre de si l’antisémitisme existe ou pas. Tu te retrouves à déballer tes traumas alors qu’ils s’en battent royalement les couilles. C’est un instrument de pouvoir merveilleux pour eux. C’est pareil pour tous les racismes, et surement pour bien d’autres sujets.

Pour une personne qui est l’objet du débat, le débat est profondément humiliant. C’est humiliant de débattre de ses droits, de son humanité, de son oppression, avec une personne qui bénéficie des conséquences de cette oppression (qu’elle le veuille ou non). Et, souvent en totale inconscience, (car c’est une personne pas si mauvaise que ça), l’oppresseur se délecte de cette situation de pouvoir. Les hommes aiment débattre, oui.

Ils n’ont d’ailleurs même pas forcément besoin qu’on se prête à l’exercice. Ils aiment bien aussi débattre entre eux de l’humanité des autres. Combien de lois sexistes sont votées par des hommes, au terme de débats qui ne laissent pas la moindre place à l’humanité de celles dont la liberté se voit bafouée ? Mais c’est le but de ces débats, pas moins.

Chers débatteurs, débattez. Je ne peux pas reprendre Facebook, en bannir vos branlettes intellectuelles et en faire un réseau uniquement dédié aux photos de nos gamins et de nos chats. Mais c’est pas l’envie qui manque. En tous cas, je veux dire une chose : non, j’ai pas d’arguments.

Quand je suis devenue juive

En discutant avec mon compagnon, un soir, autour d’une assiette de sushis, je me suis aperçue avec surprise qu’il pensait que notre enfant n’était pas juif. Etre juif, me disait-il, on le choisit.
J’ai un peu ri intérieurement, car je venais de me fendre d’un thread énervé sur Twitter, où je m’insurgeais contre cette tendance des gens à persister à croire qu’on choisit d’être juif ou non. Etre juif, parait-il, serait « juste une religion ». En tous cas, d’après mon conjoint, l’enfant ne pourrait pas être juif, étant donné qu’il affirme ne pas l’être. Il le deviendrait peut-être en grandissant.

Au printemps dernier, nous avions fêté Pessah dans ma famille. C’est une très grosse fête, qui fait une part importante à la transmission. C’est peut-être pour ça qu’elle est en elle-même si importante, je ne sais pas très bien. Bref, toujours est-il que, chez les juifs d’Algérie, il est coutume, à un moment du Seder (1), de jeter des feuilles de salade dans le jardin. Les feuilles de salade symbolisent l’amertume, c’est un geste de joie et de libération. Les enfants rient beaucoup. Les adultes aussi d’ailleurs, d’autant plus qu’il est de coutume également au cours du repas de boire quatre coupes de vin. Quant aux voisins, je les ai toujours imaginés un peu médusés et dubitatifs. Mais en tous cas, on passe un bon moment.

Quelques jours plus tard, chez moi, nous avons caché des œufs en chocolat. Je trouvais ça amusant. Je n’ai jamais cherché d’œufs, mais juste avant Pessah, il est coutume de cacher des petits bouts de pain sec dans la maison et les enfants doivent les trouver. Après, on les brûle. Je pense que c’est une des choses qui sont à l’origine de la recherche des œufs en chocolat. Quand j’étais petite, je trouvais ça très rigolo de chercher des bouts de pain sec (qu’on ne mange pas, bien évidemment). Chercher des œufs, c’est sans doute encore plus marrant. Je me demande la tête qu’il fera quand je lui dirai que nous, quand on était petits, on cherchait des bouts de pain sec. Surement la même que moi et mes frères quand on déballait nos consoles de jeu et que les ancêtres nous disaient qu’ils recevaient une orange. Le plus curieux étant sans doute qu’ils ajoutaient presque toujours : « et on était contents !». J’ai jamais compris. Je déteste les oranges. Bref, je m’égare complètement, revenons à nos œufs.

Donc, on a caché des œufs. On a pas de jardin, mais j’en ai caché dans le balcon et dans les pots de fleur, un peu partout. C’était rigolo. Il a toujours été un enfant très joyeux, et sa joie de vivre s’épanouit délicieusement en de telles occasions.

Par ailleurs, cela ne l’empêcha pas de se poser des questions. On fêtait Pâques. Mais on avait déjà fêté Pâques avant… Et ça n’avait rien à voir ! Que comprendre ?

Quelques jours plus tard, chez ma mère :

-Mémé, pourquoi à pâques, on jette la salade, et puis on cherche des œufs ?

-Hé bien, les juifs, ils jettent la salade, et les catholiques, ils cherchent des œufs.

-Mais, c’est ma maman qui est juive.

-Et ton papa, il est quoi ?

(Epineuse question, car pascal n’est pas catholique ni quoi que ce soit. Il est en fait assez radicalement anti-religions de toutes sortes).

-Mon papa, il est œufkinder, répondit l’enfant.

-Mais toi, tu es juif, répliqua ma mère.

Il s’énerva :

-Non, je suis pas juif ! Je suis œufkinder !!

Ainsi, l’enfant avait choisi son camp. D’accord, la salade, c’est marrant, et les bouts de pain sec aussi. Mais bon, tout bien pesé, les œufs en chocolat, c’est mieux. Depuis, quand on lui demande s’il est juif, il répond que non, puisqu’il est œufkinder. Comme son papa. Donc pour ce dernier, la question est réglée. Il n’est pas juif.

Or, il l’est, lui répliquai-je. Etre œufkinder ne change rien à l’affaire. Aucune religion, si attrayante soit-elle, ne nous fait sortir du judaïsme. On peut devenir juif (encore que je me demande bien pourquoi des gens font ça), mais un juif qui se convertit à quoi que ce soit, il est toujours juif. Et me voilà alors obligée de répondre à cette épineuse question : être juif, c’est quoi ?

C’est loin d’être simplement une question de religion. C’est une question d’identité, de culture. Mais toujours est-il que je trouve toujours difficile de répondre à cette question.

Il arrive souvent (et je crois que certains peuvent me le reprocher) de mettre en lien l’identité juive avec l’antisémitisme. C’est vrai que je ne sais pas si c’est une bonne chose. Et je pense bien sur qu’être juif c’est bien plus que ça. Mais, c’en est une partie, malheureusement, importante ; et surtout, beaucoup d’enfants se découvrent juifs quand ils en font l’expérience. L’antisémitisme ne constitue bien sur pas le fait d’être juif, mais c’est parfois ce qui le révèle avec le plus d’évidence. Si des gens sont prêts à te haïr ou à te tuer pour cette différence, comment la prétendre anodine? Cette expérience du racisme est très particulière. Il ne s’agit pas d’une couleur de peau ou d’une particularité physique. On ne sait pas ce qui nous distingue des autres. On ressemble à tout le monde. Et pourtant on apprend qu’on est différent. Et que cette différence est un problème.

Quand j’étais petite, je suis allé à l’école publique. Alors on m’a prévenue. On, c’est ma grand-mère paternelle. C’est une survivante de la Shoah. Notez qu’elle n’est absolument pas de religion juive. Elle n’a jamais fêté chabbat, mangé casher ou cherché des bouts de pain. En fait, elle n’est pas vraiment juive. Je ne crois pas que ça aie jamais fait partie de son identité. Non, elle était, comment dire ? Juste assez juive pour les nazis. Elle fait partie des gens qui ont très exceptionnellement survécu. Je n’ai jamais très bien compris ce qu’elle avait vécu pendant la guerre. Cette partie de sa vie est recouverte d’une chape de silence que je n’ai jamais pu soulever. J’aurais voulu savoir, ne serait-ce que pour comprendre un peu mieux de quoi j’hérite. Mais, en tous cas, je sais que, petite, à l’école, avant la guerre, elle a souffert de cette haine confuse et dirigée contre elle.

Bref. Ma grand-mère m’a prévenue. Il ne faut pas dire qu’on est juifs. Du côté de ma mère, côté séfarade, ils ont aussi vécu des trucs pas marrants. Mais ils sont très fiers de leur différence. On aime bien être juifs. Ma grand-mère, ça la gênait. Elle avait peur que j’aille le crier sur les toits et que je sois, je ne sais pas, insultée, rejetée. Que j’en souffre. Donc elle m’a dit qu’il ne fallait pas le dire. Elle m’a dit qu’il n’y avait absolument rien de honteux à être juif, que nous étions des gens comme les autres, mais que certaines personnes étaient bêtes et méchantes et, pour des raisons qui leur appartenaient, ne nous aimaient pas. Donc, il valait mieux ne rien dire.

C’est tout de même étrange qu’après tout ce temps, je me rappelle aussi bien de cette conversation. J’avais quatre ans. Je ne me souviens évidemment pas de toutes les discussions que j’ai eues avec ma grand-mère. Mais je me souviens précisément de celle-ci. Et je crois que je m’en souviens parce que, au-delà des mots, il y avait une terreur sourde, non-dite, que les mots ne rendaient pas. Je m’en souviens avec inquiétude, avec interrogation aussi. Les mots ne disaient rien d’effrayant. Mais la peur était là, je ne pouvais pas ne pas la sentir. A partir de ce moment, elle faisait partie de moi.

Cette peur n’était même pas celle de ce que je risquais réellement de vivre. Cette peur, elle venait du passé. Et je l’héritais. De cette courte conversation, dans laquelle ma grand-mère avait pris la peine de choisir les mots justes pour s’adresser à une enfant, pour ne pas trop m’alarmer, ni m’effrayer, et surtout pas me faire sentir honteuse, mais pour me protéger tout de même.

Les mots ne disent pas toujours ce qu’on essaie de leur faire dire. Même quand on prend la peine de les choisir avec soin.

Je portais, à cette époque, une petite étoile de David en or. C’était un cadeau de mon autre grand-mère. Je la portais toujours, et donc je la portais à l’école. Elle était très jolie, en vrai or ; l’étoile était en relief, et il y avait une petite point de métal a l’intérieur, qui avait dû autrefois tenir une perle. Je l’aimais beaucoup.

Ma grand-mère paternelle, j’ai bien vu que ça la gênait. Elle ne m’a jamais dit de l’enlever, et de toutes façons je ne l’aurais pas fait. Elle aurait voulu, peut-être, que je ne la porte pas à l’école, mais j’y tenais tellement, à cette étoile. Pourtant le malaise était là, et je ne pouvais pas ne pas le sentir.

J’étais donc mûre pour ce qui allait m’arriver. Ma grand-mère avait peut-être peur que je me fasse insulter, rejeter. Je pense qu’elle ne s’attendait pas à ce qui s’est passé réellement. Rien de tout cela. C’est encore quelque chose qui est resté gravé dans ma mémoire alors que je ne garde presque aucun souvenir de cette époque. Je m’en souviens avec une étonnante précision. Cela s’est passé dans le couloir de l’école maternelle et je revois encore les petits porte-manteaux où nous accrochions nos affaires avant de rentrer en classe. C’est là qu’une petite fille de ma classe vit mon étoile.

Elle aussi pensait que je ne devais pas la porter. Que je ne devais jamais, jamais porter une chose pareille. Que je devais la jeter, la faire disparaître. Car, disait-elle, des gens qui avaient porté de telles étoiles étaient morts, et dans d’atroces souffrances. Si je la portais j’allais mourir, et aussi ma famille, tous ceux que j’aimais.

Maintenant que j’y pense, je ne peux pas être sure que cette petite fille n’était pas elle-même juive. Je ne sais pas. En tous cas elle avait confusément compris quelque chose de terrifiant, une conversation qu’elle n’aurait pas du entendre, une explication donnée à la va-vite, je ne peux qu’imaginer. Ce qui est étrange c’est qu’au regard de cette expérience, l’antisémitisme que j’ai pu vivre par la suite à l’école ne me semblait pas bien terrible en soi. Je veux dire, les insultes, le rejet. Il est sans doute arrivé par la suite qu’un ou une camarade de classe se mette à me rejeter parce qu’on lui avait appris que les juifs n’étaient pas spécialement fréquentables. Je me souviens vaguement d’un ami de mon frère aîné qui avait décidé de ne plus être ami avec lui parce qu’il croyait je ne sais quoi sur les juifs. J’ai pensé que c’était dommage et que c’était un crétin.

Mais ce n’était pas très grave. C’était des gamineries. Ce qui était grave était cette terreur sourde avec laquelle désormais je vivais. Et ça n’avait rien à voir.

Je n’ai plus voulu porter l’étoile. Je l’ai rendue à ma mère. Bien sur, il est arrivé que des adultes essaient de me rassurer – difficilement, parce que la peur était telle que j’avais peine à en parler. Mais que pouvaient-ils me dire ? Que c’était des bêtises ? C’était certes extrêmement confus, mais il y avait un fond de vrai, n’est-ce pas? Des choses étaient arrivées ; des choses que j’ai apprises plus tard, dans les livres d’histoire.

Et nous avons toujours peur, en vérité. On se dit que c’est de la parranoïa, jusqu’à que quelque chose arrive. Bien des années plus tard, je suis allé au lycée juif et nous avions toujours plus ou moins peur. Peur qu’il se passe quelque chose. Il ne s’est rien passé. Jusqu’à l’affaire Merah, à une époque où j’avais moi-même quitté cet établissement. Plusieurs personnes furent tuée, dont une petite fille de quatre ans. Quatre ans, l’âge ou j’ai appris à avoir peur. Parfois je pense à elle. Je pense aussi à toutes ces années dans ce lycée, où nous avons eu peur, sans toutefois vraiment concevoir qu’il puisse se passer quelque chose de tel. Notre imagination n’allait pas aussi loin.

J’ai rendu l’étoile donc. Pourtant, assez vite, je m’en suis voulue. Je l’ai redemandée à ma mère. Mais elle l’avait perdue en allant au Mikvé(2). Je n’ai plus jamais revue cette étoile, à laquelle je tenais comme à la prunelle de mes yeux. En ai-je fait le deuil, bientôt trente ans après ? Je ne sais pas. J’ai hérité depuis de celle que portait ma grand-mère. Je l’ai portée dehors une fois, puis j’ai eu peur encore une fois, peur du regard des gens. Je la conserve précieusement. Chez moi.

Ainsi nous avons peur. Mais ce n’est pas là l’essence d’être juif. C’en est juste l’expression la plus violente et la plus évidente. Le fait est que nous somme juifs et que pour ça, des gens nous haïssent et parfois veulent notre mort. Mais ça ne répond pas vraiment à la question, en fait. C’est quoi, être juif ?

Devant mes sushis, et devant cet homme élevé sans religion, je me trouvais bien embarrassée de ne pas avoir de réponse claire à donner. Pourquoi pensais-je, me demandait-il, que notre enfant était juif ? J’aurais bien voulu trouver quoi répondre, mais je me disais qu’il ne pourrait pas comprendre. Je pourrais donner des tas de détails, des tas d’anecdotes. Je pourrais parler des superstitions (qui ne sont pas de la religion), comme quand je m’en vais ma mère ma mère me jette de l’eau, je pourrais parler des galettes blanches ou des artichauts qu’on met dans le couscous. Du pain qu’on fait le vendredi, des sapins qu’on n’avait jamais décorés, ou des cauchemars que je faisais quand j’étais petite. Je pourrais parler de l’incertitude, que quand on évoque le futur on ajoute toujours « si Dieu veut », et que moi, alors que je ne crois pas en Dieu, je ne le dis pas, mais je le pense à chaque fois.

A vrai dire, rien de tout cela n’est très important en soi. Rien de tout ça ne fait qu’être juif c’est ce qu’on est. Mais tout cela forme un tout. C’est une culture, voilà. Je n’ai jamais cherché un œuf, jamais mangé une huître (sauf une fois pour goûter quand j’avais 25 ans, 0/10 on dirait boire la tasse en mer).

Quelques temps plus tôt, je me souviens de son étonnement à Hanouka. Que je fasse un cadeau au petit, normal, toutes les occasions sont bonnes. Que je fasse des beignets, d’accord. Que j’allume des bougies, pourquoi pas. Mais quand j’ai pris le livre et j’ai récité la bénédiction, il avait l’impression de s’être trompé de maison. Il m’a demandé : « mais pourquoi tu fais la bénédiction ? Tu ne crois même pas en Dieu! ». J’ai ri et je lui ai dit que ce qu’on croit, ce n’est pas très important. Est-ce que, dans ma famille, à la synagogue, au Talmud, au lycée juif, on m’a jamais demandé si je croyais en Dieu ? Pas une fois. Une fois j’ai dit à ma mère que je ne croyais pas en Dieu. Elle n’a jamais rien pu faire de cette information. D’ailleurs, ça fait un point commun entre les juifs et les antisémites. Ils s’en fichent tous, de si on croit en Dieu.

Je n’ai pas vraiment su répondre à sa question. C’est vrai, pourquoi ? Pourquoi la bénédiction ? Peut-être parce que je sais lire l’hébreu, tout simplement. Parce que c’est joli. Parce que parmi tout ce qu’on m’a transmis, j’ai presque tout rejeté. Mais je veux croire, peut-être pas en Dieu, ni au Messie, mais au moins que dans ce qui m’a été transmis il existe de belles choses, des choses que je veux garder, et qui valent la peine d’être transmises. Parce que cela a du sens.

Devant mes sushis je ne savais pas quoi dire. Tout se bousculait dans ma tête. J’ai parlé de tout ça, des sapins et des Hanoukiot, des œufs et des bouts de pain, de la lumière que j’allume le samedi, même s’il ne faut pas. J’ai parlé de Yom Kippour(3). Je lui ai dit que je ne fêtais plus Yom Kippour depuis de nombreuses années, parce que je déteste cette fête. Mais que, jamais, pas une seule fois dans ma vie, ça n’a été un jour comme les autres. Je lui ai dit : je choisis de ne pas le fêter, mais je ne choisis pas que ce soit ou non le jour de Kippour. C’est comme ça, c’est tout. Et je ne peux pas l’ignorer, je peux essayer de faire comme si pour moi c’était un jour comme les autres, mais alors je me mens à moi-même. De la même façon je choisis de vivre la religion comme je veux ou même pas du tout, mais on ne choisit pas d’être juif. Parce que c’est ce qui existe, parce que c’est ce qui nous est transmis. On ne choisit pas dans quel famille on vient au monde, pas plus que la couleur de sa peau. Et cet héritage ira à mon fils, aussi je prends soin de choisir ce que je voudrais ou non transmettre, mais parmi ce que je lui transmettrai, il y a le judaïsme, quelle que soit la force avec laquelle on tente d’écarter la religion, parce que ce n’est pas une question de religion. La religion n’est pas plus importante que le pain du vendredi. Elle est une partie d’un tout.

J’ai essayé aussi de lui expliquer que l’antisémitisme ce n’est pas seulement hériter d’un long passé de rejet et de persécutions. C’est aussi une certaine façon de le vivre, d’y réagir. C’est ancré dans la culture. Certains ont vécu en paix, d’autres non, mais je crois que la trace de l’antisémitisme existe en tous, même quand il ne se manifeste pas. C’est une menace confuse omniprésente, invisible. A l’image de comment les antisémites complotistes semblent percevoir le judaïsme, d’ailleurs.

J’ai essayé de lui expliquer que les rites, les croyances, les habitudes sont ce qui forge le quotidien. Que donc c’est important. Que lui, sa culture, c’est un peu la culture de tout le monde, alors il ne se rend pas compte. Tout le monde décore le sapin à Noël. Oui, mais pas moi. Moi j’ai fait d’autres choses. Je savais que j’étais différente. Parfois j’étais fière et d’autres fois j’avais honte. C’est une des choses dont il me revient de décider. Mais je n’ai pas décidé d’être juive.

Ca vous paraît clair, comme réponse ? Parce qu’à moi, pas tellement, en fait. Je ne sais pas vraiment ce que c’est d’être juif. C’est ma culture, et pourtant je crois savoir que d’autres personnes juives la vivent tout à fait autrement. Certains décorent des sapins, d’autres non. Certains vont à la synagogue en voiture, d’autres à pied, d’autres jamais.

J’ai bien essayé de faire comme si Yom Kippour n’existait pas. Comme ce jour n’arrive qu’une fois l’an il m’a fallu plusieurs années pour me rendre à l’évidence : pour moi aussi ce jour existe. Je ne sais pas vraiment bien quoi en faire. Je sais que je ne veux pas aller à la synagogue parce qu’il y a toujours des militaires armés et que ça me fait peur. Mais je sais aussi qu’il faudra que je trouve quoi faire de cette journée. J’ai bien essayé d’en faire un jour comme les autres, mais cela ne marche pas. C’était drôle au début car la nourriture a meilleur goût quand on n’a pas le droit de la manger. Mais c’est fini, la crise d’adolescence. Et si ce jour a un sens pour les autres il peut en avoir un pour moi aussi, et je lui trouverai du sens.

Aujourd’hui c’est vendredi et mon fils est allé chez ma mère pour faire le pain de Chabbat. Les tourterelles se sont installées sur mon balcon et elle m’a dit que si elles pondaient des œufs, je pourrais dire la bénédiction du nid d’oiseau. Oui, il existe une bénédiction aussi pour cela. Il y a une bénédiction pour tout. Pour l’eau, pour le pain, pour le vin, pour les gâteaux, pour la première fois qu’on voit un arbre en fleur, pour les départs en voyage, pour la première fois qu’on mange un fruit dans l’année, pour les nourritures non cashères, pour quand l’équinoxe de printemps se produit un mardi, et pour les nids d’oiseau. Que je crois ou non, ça n’y change pas grand-chose, non ? Je ne sais pas. Je ne sais même pas vraiment en quoi je crois, de toutes façons. Je crois pas en Dieu, mais je crois fort au pain de Chabbat. Je crois pas au Messie, mais je crois à l’espoir, de toutes mes forces.

Je n’ai toujours pas répondu à la question.

En tous cas, c’est pas juste une religion.

Note 1: Seder: Rituel symbolique qui précède le repas de Pessah.

Note 2: Mikvé : Bain rituel utilisé pour les rites d’ablution dans le judaïsme.

Note 3: Aussi appelée Grand Pardon, c’est une fête d’expiation marquée par le jeûne et la prière