C’est quoi ce langage?

J’ai écrit cet article pour résumer mon opinion par rapport au « langage non oppressif » en ce qui concerne les insultes et les jurons, car la question m’est souvent posée (quand je ne me fais pas carrément sermonner pour mon langage de charretier). [Attention] : cet article est tout plein de vilains mots pas jolis, donc si ça vous gêne, ne le lisez pas.

Gardez aussi à l’esprit que vous n’avez pas besoin d’être d’accord avec tout ou même une partie de ce que je dis ici, j’aurais peut-être changé d’avis dans 3 jours, l’important n’est pas ce que je dis mais la façon dont je le dis, c’est à dire d’avoir une réflexion sur le sujet, et non pas d’appliquer bêtement des normes pour être accepté dans tel ou tel milieu.

Je vais exprimer dans cet article quelques propos un polémiques (je risque de me faire allumer) donc je vais commencer par préciser quelque chose d’important: je pense que modifier le langage est important et utile. Les insultes utilisées dans le langage courant sont souvent sexistes, validistes (oppressives envers les personnes handicapées), racistes, etc… Cependant, on l’a vu, je ne suis pas forcément le courant général dans ce sens. Si on s’abtient de toute réflexion personnelle sur le sujet (oui déso mais parmi mes haters y en a un paquet qui sont doués pour ça), on se contente de connaître une liste de mots déclarés « oppressifs (par qui? je ne sais pas. Des gens.). Parmi tous ces mots « interdits », il y en a différents qui ont différents sens, différentes connotations et différentes conséquences, et moi je vais pas forcément avoir le même avis que la majorité sur le sujet. Par exemple on me parle souvent du terme « putain » et on me reprend souvent sur mes utilisations de mots comme « con » et « connasse ».

Putain de bordel de merde

Alors, commençons par la base: Putain. J’essaie de moins utiliser « putain » ; même si c’est une insulte et pas un juron, et que je trouve que son sens est totalement différent de son sens originel quand on l’utilise comme juron (et pas comme insulte), je reconnais que c’est pas génial, ça renvoie quand même à une insulte sexiste et putophobe. A propos des alternatives, il y en a un certain nombre qui circulent et franchement la plupart ne sont pas du tout satisfaisantes à mes yeux. « Purée » ou « pétard » ne sont pas trop mal. Je trouve « purin » aussi percutant que « zut », « flûte » ou « crotte de bique », donc je trouve que ça fait pas le deal parce que « putain » est un terme qu’on utilise justement parce qu’il est vulgaire, choquant et donc percutant. Même si je prends sur moi pour ne presque plus utiliser ce mot, j’avoue que dans certains contextes, ça sort un peu tout seul. Et oui, modifier ses habitudes de langage ça ne se fait pas en un jour.
Certaines personnes se sont mises en tête de remplacer « putain » par « pétain ». Alors, comment dire posément mon avis là-dessus… Non. Non, non non non et non. Je sais que l’intention est excellente, mais ça me gène vraiment. Je préfèrerais franchement utiliser « putain », même si l’origine du terme est sexiste, que « pétain ». ça me met hyper mal à l’aise. Au moins « putain » c’est un mot joyeux. Vous vous rendez compte de ce à quoi le mot « Pétain » peut renvoyer (en particulier pour les juifs) ? Je trouve ça super violent. Tant qu’à faire, pourquoi ne pas remplacer d’autres insulte sou jurons par des noms de dictateurs célèbres, d’auteurs de génocide, de tortionnaires ou de tueurs en série ? Ça va être chouette, le langage. Je sais pas si c’est vraiment mieux que le sexisme.

Connasse (le Mot Interdit)

En revanche je ne considère pas que « connasse » ou « con » soit un terme sexiste (je me fais reprendre régulièrement et des gens m’ont même bloquée sur twitter pour avoir utilisé ce mot). Je sais que beaucoup ne sont pas d’accord avec moi, mais je ne pense pas que l’étymologie soit un argument convaincant pour justifier qu’un mot soit sexiste. Le langage évolue, pour moi il y a une distinction nette entre l’étymologie des mots et leur sens actuel. Quand on dit « con », « connard » ou « connasse », personne ne pense ce qu’ils désignaient à l’origine (c’est à dire la vulve ou le vagin), ce sont des injures couramment utilisées qui, en outre, ne renvoient pas à des normes de genre (contrairement à « salope » ou « pute » par exemple) mais au contraire sont à peu près équivalentes dans leurs variantes féminines ou masculine.

Après je comprends qu’on puisse ne pas être d’accord. Seulement, je ne pense pas qu’être féministe soit une performance ou une question de pureté personnelle. Et je pense que, même si le langage doit évoluer, et que oui, on doit faire attention quand même à certaines choses, il y a quand même une dose d’efforts juste à mettre là-dedans.

On pourrait en dire presque autant de « putain » utilisé comme juron et pas comme insulte, dans la mesure où quand on s’exclame « putain ! » ça n’a pas un sens d’insulte et les gens ne vont pas automatiquement se mettre à penser à ce sens-là. Mais il y a une différence nette à mes yeux, c’est que « putain » tout le monde sait ce que ça veut dire, à quoi ça renvoie. C’est un mot qui peut encore être utilisé comme insulte, même s’il est un peu vieilli, donc je comprend que son utilisation puisse choquer. En revanche plein ne gens ne connaissent pas l’origine du mot « con » et presque plus personne n’utilise ce mot pour désigner la vulve ou le vagin. Donc il y a quand même une différence importante.

Salope, Pute, Enculé et autres trucs dans le même genre

Il en va tout autrement d’un terme comme « salope ». Ethymologiquement, « salope » n’est pas spécialement sexiste, il me semble. En revanche c’est une insulte qui a un sens très sexiste car elle renvoie généralement aux mœurs, au comportement sexuel, et dont il n’y pas d’équivalent masculin (le terme « salaud » a un sens différent). Donc c’est typiquement une insulte sexiste qu’il faut éviter d’utiliser.

Il y a quand même des insultes que je pense qu’il ne faut pas utiliser, du genre « enculé », « pédé » ou « fils de pute », ces insultes sont juste ouvertement sexistes et/ou homophobes (c’est hallucinant que pour insulter un gars on insulte sa mère genre c’est toujours les femmes qui prennent). D’une manière générale, si on réfléchit 2 minutes à ce qu’on dit on ne va pas traiter quelqu’un d’ « enculé » ou de « pute », ça fait quand même appel à des valeurs très oppressives (et à mon avis complètement d’un autre âge, même si malheureusement beaucoup de jeunes les adoptent encore, mais que voulez-vous ma bonne dame on vit une pauvre époque).

Mais il y a quand même de la marge entre utiliser «pute » ou « fils de pute » comme insulte et n’utiliser jamais aucune insulte renvoyant à une oppression quelconque. J’insiste sur le fait qu’être féministe n’est pas une performance ou un concours, et que ce à quoi l’on fait attention ou pas peut varier en fonction des contextes. Et j’avoue que ça me gonfle qu’à chaque écart de langage ce soit toujours systématiquement des hommes qui viennent me reprendre sur mon vocabulaire. Faites aussi un peu attention à ça, ça peut vite être lourd. Et même si vous reprenez des gens sur des insultes vraiment sexistes ou homophobes (enculé, fils de pute, etc…), et que donc vous vous sentez parfaitement légitimes là-dessus, je vous conseille tout de même de garder à l’esprit que les gens sont habitués à utiliser ce vocabulaire, qu’ils peuvent le faire sans penser à mal. On est d’accord que c’est pourri ; seulement, si vous vous montrez hautain, agressif ou donneur de leçons, les gens ne changeront certainement pas leur manière de parler pour vous faire plaisir. Parfois, bousculer un peu les gens peut provoquer en eux une réflexion, je dis pas non plus qu’il faut être doux et gentil en toutes circonstances, surtout si on se sent soi-même agressé par le vocabulaire utilisé. Mais bon si on veut le changement alors il faut aller dans le sens du changement. Et pour ça il faut faire un minimum d’effort de communication.

Les mots et le sens qu’on leur donne : public vs privé

Une petite parenthèse sur le contexte: Quels que soient les mots qu’on utilise, il y a une distinction qui est à faire entre le public et le privé: selon le contexte dans lequel on dit un mot, ce mot n’a pas la même portée. C’est exactement comme l’humour : certaines blagues peuvent être très choquantes quand elles sont faites en public, mais acceptées en privé dans des cercles restreints où les uns savent ce que les autres ont en tête, ce qu’ils pensent vraiment, comment prendre ces blagues, ce qu’elles veulent réellement dire. L’humour est souvent ambigu, par exemple une même blague peut par exemple dénoncer l’antisémitisme ou être antisémite. Si vous savez que vos amis ne sont pas antisémites, vous pouvez accepter (ou pas, ça dépend des sensibilités de chacun) certaines blagues sur le sujet et pas d’autres. J’insiste lourdement sur le fait que personne ne devrait faire pression pour que vous acceptiez telle ou telle sorte de blague. Des blagues ambigües ou de mauvais goût peuvent, dans certaines circonstances particulières, avec des amis proches en qui vous vous sentez en confiance, vous rapprocher de vos amis (ne serait-ce justement que parce que vous les autorisez à faire ces blagues alors que si le reste du monde le fait vous seriez blessé, en colère ou mal à l’aise). Mais pour le reste du monde elles restent des blagues ambigües et de mauvais goût et quel que soit le contexte, personne ne peut vous forcer à les accepter, vous faire passer pour un.e rabat-joie si vous ne les acceptez pas, etc.

Il en va de même des insultes. Si par exemple vous êtes quelqu’un qui n’a pas du tout des valeurs sexistes et que vous dites en parlant d’une quidam quelconque « cette meuf c’est vraiment la reine des salopes », vos amis proches comprendront aisément que vous voulez signifier que cette personne, par exemple, noie des bébé chatons pour le plaisir, arnaque des personnes âgées ou vole la sucette des enfants quand personne ne regarde. Et non pas qu’elle a un comportement sexuel déviant par rapport à une norme, qu’elle couche avec des hommes ou je sais pas quoi. Je sais que la nuance peut paraître ténue mais à mes yeux elle est d’une grande importance : je pense que le sexisme n’est pas tant dans les mots qu’on utilise (même s’il l’est aussi !) que dans le sens qu’on leur donne. Si je dis qu’une personne est « une salope » de la même façon que je dirais qu’un homme est « un salaud » c’est à dire que je me réfère à son éthique en tant qu’être humain, et non pas à son comportement en tant que femme et à sa soumission aux normes qui régissent le genre féminin, ce n’est pas spécialement sexiste. Mais attention ça ne veut pas dire que c’est super d’utiliser ce mot et que youpi tralala traitons-nous de salopes. Il faut aussi garder à l’esprit que le terme « salope » est lui-même sexiste. Je pense qu’il vaut mieux éviter d’utiliser ce mot en privé mais surtout en public, et peu importe dans ce cas ce qu’on a réellement en tête. Le problème si j’utilise le mot « salope » en parlant d’une femme, même si je sais que je me réfère à son attitude en tant qu’être humain et pas à son sexe, son genre, ses mœurs, etc… ce qui va être entendu par les gens peut être différent du sens que je lui donne, et je ne pourrai pas me plaindre qu’on a mal interprété mes propos, puisque je sais très bien que ce mot est connoté généralement (presque toujours, en fait) de cette façon (tandis que le terme « connasse » est davantage proche du terme « connard »). Donc je pense qu’il faut faire attention à ce genre de choses. Les mots ont un sens, on peut les utiliser différemment, mais comme dans toute forme de communication, on ne peut pas utiliser un mot sans se soucier du sens que les gens peuvent lui donner.

Donc entre amies proches vous pouvez vous traiter de salope, de­ morue ou de ce que vous voulez, tant que c’est vraiment ok pour vous, pourquoi pas. Et ça marche aussi dans l’autre sens, si on traite une femme de quoi que ce soit pour des raisons sexistes, ben c’est sexiste, même si on utilise une insulte non sexiste.

Les insultes non oppressives : le concept d’insulte est-il safe ?

Quelle que soit la réflexion qu’on puisse avoir sur les insultes non oppressives, il y a toujours une limite à ce concept, c’est pourquoi je pense qu’il ne faut pas être dans une optique de pureté vis-à-vis de ça. D’ailleurs, je pense qu’il ne faut être dans une optique de pureté vis-à-vis de rien, la pureté est un concept extrêmement piégeant, politiquement très mauvais, et à éviter d’une manière générale ; mais je pense qu’en particulier vis-à-vis de ce sujet, toute notion de pureté est vouée à l’échec. C’est pourquoi j’ai toujours été assez critique vis à vis des tentatives collectives de créer des insultes « safe » (je préviens d’avance les gens qui participent à ce genre de groupe : je vais être un peu dure avec vous et je m’en excuse, les critiques que je vais formuler ne visent pas à rabaisser ce que vous faites mais ont pour but d’être constructives).

L’intention de départ est excellente, mais on tourne vite en rond parce que les insultes que nous utilisons dans le langage courant sont presque toujours basées sur des systèmes oppressifs. Quand elles ne sont pas sexistes ou racistes, elles sont validistes (je trouve que « con » est plus validiste que sexiste puisque souvent il renvoie souvent au manque d’intelligence, cela dit son sens varie beaucoup selon le contexte et on y met un peu ce qu’on veut, c’est pour ça que j’aime bien ce mot, c’est un peu l’insulte générique). Au final, les insultes « safe » générées par ces groupes finissent toutes par tourner autour des excréments (caca, pipi et j’en passe). Et je ne sais pas si c’est une très bonne chose. D’une part, c’est pauvre. Et oui, je pense que c’est un problème, mais j’y reviendrai. D’autre part, est-ce vraiment safe ? Associer une personne aux excréments, ce n’est pas vraiment ce que j’appellerais « safe ». ça peut avoir l’air safe parce que le rejet des excréments et de la saleté c’est un truc partagé assez universellement, qui n’est pas en relation nette avec telle ou telle oppression. Mais si on part sur l’hygiène, oui y a des gens plus propres que d’autres et qui sentent meilleur, c’est bien sur en lien avec des choses comme les handicaps, la pauvreté, etc… Certains trouveront que je pinaille. Je dis pas qu’il faut pas utiliser ces insultes, je nuance simplement le fait que les insultes sont « safe » quand elles parlent de caca.

D’ailleurs j’en viens au point qui fait à mon avis qu’on tourne en rond : le concept même d’insulte est-il safe ? A mon avis, non seulement les insultes ne sont pas safe, mais elles sont justement faites pour ne pas l’être. C’est super qu’on puisse traiter quelqu’un d’excrément ou d’ordure, donc de l’insulter sans se référer à un système d’oppression particulier. Mais le propre d’une insulte c’est de rabaisser, c’est donc de faire référence à un système de valeur dans lequel il y a une supériorité (moi/mes amis) et une infériorité (où se trouve l’autre). C’est pourquoi les insultes renvoient très souvent à des systèmes d’oppression : on traite les gens d’animaux (donc d’être inférieurs), on peut aussi les renvoyer à leur « race » (sauf s’ils sont blancs…), à leur non-conformité aux normes de genre (« pédé », etc…), ou aux normes qui sévissent à l’intérieur de leur genre (salope, pute…). Les insultes renvoient aussi souvent à l’intelligence, à la culture dominante, et à des normes intellectuelles (idiot, débile), psychiatriques (fou, cinglé), médicales (taré), etc… donnant un aperçu de toutes les formes que peut prendre le validisme. Elles peuvent aussi renvoyer à l’hygiène corporelle, ou à la pauvreté. Enfin, les plus prisées par les groupes d’insulte non oppressive sont pour ainsi dire les insultes les plus primaires, au sens qu’elles font appel à une distinction entre le « bon » et le « mauvais » au sens les plus basiques du terme : le « mauvais » désignant tout ce dont l’on doit se débarrasser, à savoir les ordures et les excréments. Et je trouve intéressant de constater qu’il ne reste plus que ces insultes, à savoir que toutes les autres font plus ou moins appel à des systèmes d’oppression.

Alors quelque part, oui, je veux bien reconnaître que c’est un progrès d’utiliser des insultes comme « fumier » ou « ordure » plutôt que débile, imbécile, taré, salope, etc… Mais c’est quand même des insultes, elles visent quand même à rabaisser autrui. Je suis pas en train de dire qu’il faut jamais insulter les gens, mais si vraiment on veut aller jusqu’au bout d’une logique de pureté comme ça se fait dans ce genre de groupes, on peut s’interroger sur le fait même d’insulter. Et ce n’est pas idiot comme questionnement : au fond, pourquoi insulter ? Dans quel but ? Je fais remarquer un truc tout bête, c’est qu’insulter les gens, on peut très bien s’en passer, rien ne nous y oblige.

En fait, la logique jusqu’auboutiste des discussions ou des groupes « insultes non oppressives » m’a souvent beaucoup étonnée, mais d’autant plus que je n’ai jamais vu qu’on y remette en question le concept d’insulte. Pourtant, certaines insultes étaient refusées parce que « trop insultantes », ce qui est tout de même paradoxal. Par exemple « mange tes morts » avait été refusé d’un de ces groupes parce que « insultant envers les morts » (tu m’étonnes). Comme si le but d’une insulte était d’être respectueux. Au fond, je me demande s’ils ont pris la peine de se demander ce qu’est une insulte et pourquoi on l’utilise.

Je reviens sur la pauvreté des insultes dont je parlais plus haut, et pourquoi je pense que c’est un problème (alors que je viens de dire qu’on était pas obligé, dans l’absolu, d’utiliser des insultes). J’avoue être restée longtemps dans un de ces ateliers de production d’insultes non oppressives parce qu’il me fascinait. J’y avais donc un jour proposé l’insulte « surimi » et on me répliqua que ce n’était pas safe car spéciste envers les poissons. (à qui ça fait une belle jambe, et c’est beaucoup dire). Au final, chaque discussion ouverte produisait immanquablement des insultes toute gentillettes comme  « espèce de tofu pourri ». On y proposait régulièrement des insultes comme « t’es aussi paradoxal qu’un vegan qui mange de la viande ». Je n’ai rien contre cette insulte, si ce n’est le fait que ça n’en est pas une. Il n’est pas insultant de dire à une personne qu’elle est paradoxale, cela peut être tout à fait bienveillant. Je me souviens d’ailleurs qu’en réponse à mon « surimi », on m’avait proposé « tofu ». Je trouvais « surimi » déjà plutôt gentillet, mais j’ai du mal à voir en quoi « tofu » est une insulte.

Au final, toutes ces insultes sont bien gentilles et mignonnes. L’ennui c’est qu’elles ne servent à rien. Alors oui, je disais plus haut qu’on peut très bien ne pas insulter autrui. Sur le papier. Dans la vraie vie, cela peut demander des compétences sociales extrêmement élevées. Je prends l’exemple du harcèlement de rue. Si je me fais agresser dans la rue, de quoi j’ai l’air si je traite le mec de tofu, ou si je lui dis qu’il est aussi paradoxal que machintruc ? Malheureusement, je n’en suis pas fière mais ce qui sort dans ces cas-là peut se trouver dans le genre vraiment pas cool, parfois à base de « va te faire foutre » et compagnie. Instinct de survie oblige. Je pense que toutes les personnes se faisant parfois harceler ou agresser comprendront qu’on dispose pas forcément de toutes les ressources et de la minute de réflexion nécessaire.

D’ailleurs, ça pose une question intéressant c’est de savoir qui s’adresse à qui quand on parle d’insultes non oppressives. c’est vrai que c’est pas bien de dire « va te faire foutre », on devrait pas le dire, mais bon, c’est facile aussi de faire la morale quand on dispose du temps de réflexion et de recul nécessaire à ne pas dire n’importe quoi, et c’est quelque chose qui est inégalement partagé. Selon votre apparence, votre genre etc…, vous aurez à subir plus ou moins d’agressions, et c’est un des facteurs qui feront que ce sera plus ou moins facile pour vous de communiquer de façon bienveillante ou du moins non oppressive.

Bien sur il y a une différence entre une agression dans la rue et, par exemple, une discussion qui s’envenime sur internet. Sur internet je n’utiliserais pas « va te faire foutre » parce que je peux quand même prendre ne serait-ce que 10 seconde pour réfléchir à ce que je vais dire, et qu’y a pas besoin de plus pour se rendre compte de ce que veut dire cette insulte et pourquoi il ne faut pas l’utiliser. D’ailleurs sur internet on peut aussi prendre une grande inspiration et n’insulter personne. On peut pas toujours, bien sur, mais c’est une idée à ne pas négliger.

Mais tout de même, même si l’exemple de l’agression dans la rue est un peu extrême, ça illustre bien le problème que j’ai avec les insultes non oppressives. Elles sont mignonnes, mais face à la réalité concrète et brutale, elles ne tiennent pas longtemps la route, surtout si on ne questionne pas du tout les formes de communication qu’on utilise. La réalité de la vie est différente de la théorie, et entre une situation dans laquelle je vais traiter quelqu’un de vilain tofu pourri, et une situation dans laquelle je vais dire « va te faire foutre » parce que c’est ce qui me vient immédiatement à l’esprit, il y a tout un éventail de possibilités. En règle générale, il est bien de réfléchir à ce que l’on dit et d’éviter de sortir des trucs comme « enculé » ou « débile », même si c’est ce qui nous vient à l’esprit. (alors oui on pourrait me répliquer qu’il m’arrive parfois d’utiliser des insultes validistes comme « débile » etc, mais je pense que le sujet n’est pas ce que je fais moi et si je suis ou non une personne absolument parfaite, je pense qu’il vaut mieux ne pas utiliser d’insultes validistes, et pour certaines le validisme est plus violent et évident que pour d’autres). En règle générale, c’est pas mal de faire attention à ce qu’on dit, et ce sont des précautions qui peuvent varier en fonction du contexte, de qui va entendre tel terme, etc…

Pour finir, ce n’est pas un hasard si j’ai fait un parallèle entre l’humour et les insultes. Si j’utilise des insultes c’est que je trouve qu’elles ont souvent une portée humoristique. Finalement, sans aller jusqu’à en tirer des règles explicites et préconiser tel ou tel truc, est-ce qu’insulter a vraiment tellement d’intérêt en soi ? Je crois que si on se creuse autant la tête sur les insultes, c’est que parfois, la vie fait qu’on en vient à insulter, et il faut le prendre en compte. Mais ça ne veut pas dire que c’est quelque chose qui ne doit pas être remis en question du tout. Ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas aussi essayer de trouver des façons de communiquer qui excluent plus ou moins les insultes. Et ça c’est vraiment quelque chose qui manque, je trouve, dans les réflexion SJW, qui tournent beaucoup autour du fait d’extérioriser la colère, mais très peu sur des formes de communication moins violentes, alors que, finalement, ce n’est pas aussi incompatible qu’on pourrait le croire, ça peut même aller de pair. C’est aussi des choses pour lesquells c’est totalement pas intéressant d’être dans la pureté (« bouh t’as insulté, c’est mal bouh bouh » ou « bouh, t’es pas bienveillant espèce de gros naze» ) mais ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas prendre ça en compte. En revanche, j’ai un peu plus de mal à l’idée de me passer totalement des insultes pour leur aspect humoristique, ou en général pour leur portée percutante mais sans qu’il soit question d’insulter une personne en particulier (par exemple quand je disais « teaser comme une connasse » dans l’article tant attendu sur les sachets cuisson). Au final dans ce contexte, je trouve que la portée oppressive est moindre, mais c’est un avis personnel. Dans l’idéal, je trouve que ce serait bien que chaque personne réfléchisse aux limites qu’elle se pose en terme de vocabulaire, bien sur cela doit se faire en fonction du ressenti global des autres à ce sujet, puisque c’est une question de respect envers les autres et pas seulement envers soi-même. Mais la vocabulaire c’est quand même quelque chose de très personnel, je ne pense pas qu’on puisse non plus trop imposer et être dogmatique. Et reprendre les gens, ça peut être bien, mais il faut pas non plus oublier que les gens peuvent soit ne pas avoir réfléchi du tout à la question, soit faire ce qu’ils peuvent et ce qui leur semble juste, soit n’être pas d’accord avec vous, ou un mélange de tout cela.

En conclusion, évitez de vous comporter comme des gros cons, au sens le plus général du terme évidemment, et tout ira bien.

Social Justice Warriors, notre violence n’est pas virtuelle

Cet article sera sans doute un peu hermétique à certaines personnes puisque je l’ai écrit principalement en réponse à la violence ayant lieu dans les milieux militants sur les réseaux sociaux et en particulier sur Twitter Je préfère m’exprimer ici et non pas sur Twitter car d’une part j’ai quitté ce réseau pour les raisons que j’explique ici; d’autre part le format de toutes façons ne le permettrait pas, écrire un article est plus demandeur de temps et d’énergie mais me permet de m’exprimer avec beaucoup plus de liberté.

Comme le savent sans doute les utilisateurs de ces réseaux, à qui s’adresse cet article, l’acronyme SJW (pour Social Justice Warrior) désigne, de façon plutôt péjorative, bien que parfois méliorative, les militants égalitaristes qui s’y trouvent. Je suis navrée d’utiliser un tel mot, gentils SJW dont je suis parfois, mais j’en ai plein le cul. Plein de cul de votre violence. Et même, puisque c’est de l’intérieur que je l’ai constatée, et de l’intérieur que je souhaite en critiquer les excès, de Notre violence. Je suis désolée pour la longueur outrageusement excessive de cet article, qui n’intéressera qu’une partie de mes lecteurs, mais j’en ai gros sur la patate.

Depuis longtemps, j’essaie d’alerter sur la violence des milieux militants sur internet, et en particulier sur Twitter (les raisons n’en sont pas très claires pour moi). Il m’est invariablement répondu que la colère des uns est légitime, que la culpabilité des autres est avérée. Preuve qu’on ne se comprend pas. Je n’ai jamais dit le contraire, je ne parle pas de ça. Il est mal vu de questionner l’usage certains outils militants, comme un crime de lèse-majesté. Pourtant, peu importe le bien-fondé et l’utilité de ces outils: TOUT peut être questionné, et tout doit être réfléchi.
Quant à la violence, il m’est répondu continuellement: soit qu’elle est pur produit de mon imagination (je serais une sorte de drama-queen voyant de la violence là où elle n’est pas), soit que ses auteurs sont eux-même victimes de violences. Pour la première partie, je regrette de ne pas disposer d’une imagination à la hauteur: injonctions au suicide, harcèlement, publication des coordonnées IRL de personnes harcelées, j’ai vu passer tout ça dans un silence à peine troublé par quelques protestations timides. Et encore d’autres « petites violences » sur lesquelles je vais revenir.
Quant au fait que les auteurs de violences en soient eux-même victimes, je n’en doute pas une minute. La violence ne vient jamais de nulle part. Ce n’est pas pour autant ce qui la rend juste, souhaitable ou légitime. Qu’on puisse comprendre, expliquer cette violence, c’est une chose. Qu’on lui laisse libre cours en est une autre, et quand bien même seuls les coupables seraient châtiés (ce qui n’est pas le cas, c’est ce que je vais tenter d’expliquer ici) on peut s’interroger sur de tels procédés et sur leurs conséquences effectives. Cette violence est-elle un moyen efficace de combattre les oppressions et de lutter pour plus de justice? J’en doute fort, et je vais tâcher d’expliquer pourquoi.

La légitimité de la colère et de son expression

Je voudrais d’abord dire un mot en faveur de l’expression de la colère, pour être sure que je me fais bien comprendre quand je parle des limites de certains concepts.
Dans les sphères militantes, il n’y a pas que des gens qui ont décidé d’être militants parce qu’ils n’avaient rien à faire le week-end. Il y a des gens qui font face à une déshumanisation constante de la part de la majorité de la société. Prenant conscience de l’oppression dont ils sont victimes, il est normal et sain qu’ils se mettent en colère. Et non seulement leur colère est légitime, mais attendre d’eux qu’ils ne l’expriment pas, ou qu’ils l’expriment d’une certaine façon (sans trop faire de vagues, en restant poli et courtois) constitue encore une forme de déshumanisation. Être en colère, c’est d’une certaine façon, exister en tant qu’individu, en tant qu’être humain qui a ses propres désirs, aspirations, etc…

Vouloir museler toute forme de colère est une profonde violence qui ne dit pas son nom parce qu’elle peut être exercée de façon extrêmement polie et courtoise. C’est d’ailleurs une violence de laquelle sont victimes beaucoup de gens dès l’âge le plus tendre, dès leurs premières manifestations de colère (donc d’individualisation). Il est impossible pour moi d’ignorer les traumatismes qui résultent d’un tel traitement.
Aussi, quand je parlerai ici de violence, je voudrais qu’il soit bien clair que je ne cautionne en aucun cas tout discours visant à évanouir la colère des discours ou des débats militants.
Quant aux discussions entre militants, elles sont souvent houleuses, et il ne pourrait en être autrement. Des gens discutent de sujets importants ou graves qui les touchent profondément, il est donc naturel que les débats puissent être houleux. Exiger que les discussions soient lisses et courtoises en toutes circonstances n’est pas seulement irréaliste, c’est aussi museler ce qu’il y a de plus important dans le militantisme: le fait que les gens soient profondément impliqués dans ce qu’ils défendent. Et au final, c’est également une forme de violence.

Je ne plaide pas ici pour une « non-violence » creuse au bénéfice des gens dont la violence des propos ou des actes serait plus difficile à voir et à expliquer. Je ne plaide pas pour une « bienveillance » de surface qui profiterait uniquement aux oppresseurs. Je suis autant que n’importe qui, favorable à l’expression de soi, y compris de la colère. Et pourtant, je pense qu’une certaine forme de bienveillance est compatible avec la colère. C’est même précisément ce qui l’autorise, d’un certain point de vue, puisque s’autoriser à être en colère, c’est s’autoriser à exister, à s’indigner des injustices qu’on subit. C’est donc être bienveillant avec soi-même. Si des gens sont bienveillants envers vous, ils ne vous reprocheront jamais de vous mettre en colère, et d’ailleurs il n’est pas question d’injonctions culpabilisantes à la bienveillance, ce qui est un non-sens total (puisque ce n’est pas bienveillant).

D’autres causes de la violence?

Il est souvent nécessaire de s’autoriser à s’indigner, d’exprimer sa colère. Néanmoins, j’observe parfois que les gens prennent difficilement en considération que tel ou tel sujet soit difficile également pour ses contradicteurs. Et j’ai le sentiment que cela nous divise.

J’observe également une chose très importante et qui me pose un énorme problème. J’observe que ce ne sont pas les personnes concernées par une oppression qui crient le plus fort, mais les « alliés » (personnes non concernées mais se plaçant du côté des opprimés). Bien sur, les alliés ont aussi le droit d’être en colère, témoins de terribles injustices, violences, brutalité, oppressions… On peut aussi, pour des raisons personnelles, dues à notre histoire, être très en colère par rapport à une oppression que ne nous concerne pas directement. Je respecte ça. Néanmoins, en voyant que les alliés font toujours plus de bruit que les opprimés, j’ai parfois le sentiment qu’on leur « vole » leur colère, et qu’une fois de plus, on les silencie, les noyant sous un discours qui certes, reprend certaines de leurs revendications, mais du coup ne leur appartient plus autant qu’il le devrait. De plus, tous les opprimés ne peuvent pas être d’accord entre eux… Leur colère n’est pas homogène, elle n’est pas forcément partagée par chacun de la même façon. Que penser que la « colère » sans cesse exprimée par les alliés?

Pour parler de quelque chose qui me concerne, quand je vois un homme proféministe insulter violemment des gens tenant des propos sexistes, peu importe à quel point il a raison et qu’ils ont tort, je me méfie. Pourquoi cette virulence? Bien sur, il est parfois confortable pour moi que certains hommes défendent des concepts féministes, mais c’est une arme à double tranchant. Au final, ça se transforme parfois en injonctions à revendiquer ceci ou cela (exemple, un homme qui me dit de ne pas m’épiler parce que ma liberté, de me revendiquer salope parce que c’est trop bien l’appropriation du stigmate… et j’en passe). De plus, même si je pense personnellement que les hommes ont un rôle à jouer dans le féminisme, ce n’est certainement pas celui d’exprimer NOTRE colère face à notre déshumanisation. Ils ont bien sur le droit d’être en colère, mais n’étant pas directement concernés, ils peuvent faire passer leurs affects après l’efficacité de leur militantisme. Aussi, je me méfie de ceux d’entre eux qui font preuve d’une grande virulence à l’égard de leurs contradicteurs, car je les soupçonne (peut-être pas toujours avec raison, certes, je veux bien accorder aux gens le bénéfice du doute jusqu’à un certain point) de vouloir s’approprier la lutte féministe, d’en faire des caisses sur leur indignation afin d’obtenir la médaille du meilleur allié (j’y reviendrai), voire même d’utiliser le féminisme comme prétexte pour gueuler bien fort sur des gens.

Face au constat que ce ne sont pas les plus opprimés qui font le plus de bruit et aussi que ceux ne sont pas les personnes concernées qui sont les plus vindicatives, force est de constater que l’expression d’une colère légitime face à la déshumanisation dont on est victime n’est pas la seule raison de l’agressivité ayant court dans les milieux militants. J’en veux pour preuve l’agitation qui règne dans le milieu végane/antispéciste. Si toute cette violence n’était QUE le résultat de cette colère légitime, le mouvement végane serait relativement calme et pacifiste par rapport à ceux qui sont portés (ou censés être portés) par les opprimés, ou du moins dans lesquels les opprimés s’expriment. Or, c’est plutôt le contraire que j’observe: les militants véganes sont parmi les plus virulents. Bien sur, les véganes ont le droit d’être en colère face aux traitements immondes que les humains infligent aux animaux. Mais n’étant pas concernés, ils devraient globalement être en capacité de faire passer leurs affects après les questions d’efficacité militante, de stratégie, etc… Or, c’est plutôt l’inverse qui se passe: les affects passent avant tout, au détriment de l’efficacité, davantage que dans les autres mouvements. Je reviendrai là-dessus dans un autre article, mais c’est pour moi ce qui se passe quand, par exemple, les militants antispécistes hurlent « assassins » sur un restaurant ou un commerce lors d’une manifestation. L’efficacité stratégique de cette attitude est selon moi proche de zéro. Le seul résultat positif est que les militants se sont défoulés. De même, beaucoup de véganes me soutiennent que montrer des images les plus horribles qu’ils puissent trouver est une bonne stratégie, du moins que cela va convaincre au moins quelques personnes. Mais j’y vois moins une stratégie efficace qu’une forme de défouloir.

Le concours du meilleur allié?

Un autre phénomène qui est particulièrement prégnant dans le milieu végane, c’est celui du concours du meilleur allié ou de la course à la médaille. On discute sans arrêt de qui est le meilleur végane, de qui est le plus beau ou intelligent parmi les personnes qui consomment beaucoup, peu ou pas d’animaux, occultant les victimes derrière une lutte des dominants entre eux (les humains). A moindre échelle, ce phénomène est présent dans les autres luttes, quoique combattu généralement par les opprimés. Combien de fois les femmes féministes répètent à des hommes que le souci n’est pas de savoir à quel point ils sont « des mecs biens »? Combien d’antiracistes expriment leur lassitude ou leur mépris face aux blancs qui se prennent pour des héros parce que « moins racistes » ou ayant fait une mission humanitaire? Il existe même des termes spécifiques: Nice Guy, White Saviour, Chevalier blanc…

Malheureusement, le concours du meilleur allié peut prendre des formes plus ou moins subtiles. Et en tant qu’allié, il est parfois difficile de comprendre ses propres motifs pour agir. Un allié peut sincèrement croire être en train de « défendre les opprimés » quand il s’éternise dans un débat stérile pour faire valoir son point de vue comme juste (comme une fin en soi). Et parfois, personne ne peut dire avec certitude ce qu’il en est. Au final, on se retrouve avec de longs débats houleux, plein d’incompréhensions et d’agressions réciproques, parce que chaque personne a voulu avoir raison face à l’autre. Les concernés ont tendance à fuir ce genre de discussions parce qu’elles sont extrêmement pénibles pour eux. Les véganes en sont bien sur les spécialistes, mais ce ne sont pas les seuls. Combien de fois j’ai fini par abandonner un débat sur le féminisme pour finalement laisser les hommes parler entre eux, pro-féministes contre machos assumés? Bien sur, tout n’est pas tout noir ou tout blanc, les pro-féministes ne doivent pas (pas d’après moi, en tous cas) se taire en toutes circonstances (les hommes ouvertement sexistes ne se tairont pas, eux). Mais c’est bien de garder ça à l’esprit, d’observer ce qui arrive.

Sur les dichotomies allié-concerné, opprimé-oppresseur, opprimé-privilégié

Dans les paragraphes précédents, j’utilise des dichotomies qui sont d’usage très courant dans le militantisme : les concernés contre ceux qui ne le sont pas, les opprimés contre ceux qui ne le sont pas (et donc privilégiés, voire oppresseurs d’un certain point de vue: les blancs, les hommes, les cis, etc…)
Il est important de faire ces distinctions, et comme vous le voyez, tout ce que j’ai écrit n’aurait aucun sens sans ces distinctions. Néanmoins, ces dichotomies sont en elles-mêmes critiquables, questionnables dans certaines situations. L’existence d’opprimés et de privilégiés n’est bien évidemment pas fausse, en aucune façon, mais les conséquences de cet état de fait peuvent différer d’une situation à l’autre, rien n’est aussi simple, d’autant plus qu’il existe de très nombreuses oppressions (certains réacs anti-SJW nous le rappellent souvent, comme si ce constat invalidait nos points de vue) qu’elles se croisent de différentes façons et qu’il est difficile de les avoir en vue. Cette dichotomie ne devrait pas, selon moi, constituer la fin de tout, être la seule grille de lecture du monde, et c’est ce que je reproche au milieu militant, en particulier sur les réseaux sociaux. Je n’ai aucun problème à ce que les gens se posent eux-même de multiples étiquettes en fonction de leurs orientations sexuelles, de leurs genres, de leurs neuroatypie etc, en revanche je refuse de voir les gens, les êtres humains, comme des assemblages de privilèges et d’oppressions.

Laisser la parole aux concernés est quelque chose de primordial dans les luttes sociales. Je suis entièrement convaincue de ça. Je suis fatiguée de vivre dans une société où les hommes parlent des femmes, où les blancs parlent des noirs, où tout le monde parle des femmes voilées sauf elles comme si le fait de porter un voile t’enlevait toute possibilité d’émettre une réflexion intelligente, etc… Bien sur, le fait de subir une oppression ne donne pas un diplôme d’expertise dessus. Mais les gens en sauront toujours plus sur ce qu’ils vivent que sur ce qu’ils lisent, entendent, imaginent ou voient à la télé. Et trop souvent, les opprimés sont privés de parole sur leur propre situation, comme s’ils étaient incapables de la moindre analyse, de la moindre réflexion sur leur vie, comme s’il fallait être homme, cis, hétéro, blanc, etc… pour savoir des choses. Voir sans cesse la parole sur sa propre situation confiée à des « experts » ne la vivant pas, et par-dessus le marché voir leur avis considéré comme « neutre » alors que le notre serait « biaisé » par l’expérience (ce qui est faux, on parle toujours d’un certain point de vue, la neutralisé n’existe ni d’un côté, ni de l’autre), voilà qui fait entièrement partie de l’oppression, et constitue une forme de plus de déshumaniation.

Laisser la parole aux opprimés est donc primordial si on veut espérer avancer. Si j’essaie de nuancer cette dichotomie, ce n’est pas pour remettre ça en question, mais parce qu’il en découle, comme de tout constat militant qui est juste à la base, des règles strictes appliquées sans réfléchir, et cela pose problème. Certes, il est vrai qu’on s’exprime toujours d’un certain point de vue. Il est vrai aussi que de savoir « d’où »s’exprime l’interlocuteur, cela apporte des éléments de compréhension de son message. Tout ne s’arrête pas à ça, mais ça peut aider. Par exemple, critiquer une norme sociale imposée aux femmes, comme l’épilation, c’est différent si l’on est une femme, qui subit donc cette norme sociale, qu’un homme, pour qui c’est un peu facile de critiquer ce qu’il ne comprend pas de l’intérieur. ça ne veut pas dire qu’il n’a pas le droit de critiquer, mais on peut s’interroger sur sa compréhension du phénomène, voire même sur ses motivations,sans pour autant lui faire un procès d’intention (on a vu des proféministes faire ainsi la promotion de leur fétichisme de la pilosité féminine, et ça pour moi ce n’est pas acceptable).

Néanmoins, comme je le disais, « d’où on parle » n’est pas le début et la fin, ce n’est pas la clé de tout. On peut étudier, savoir certaines choses sans forcément les vivre, à l’inverse on peut vivre des oppressions sans en avoir conscience et même en les perpétuant (des femmes peuvent être ouvertement sexistes, etc… sinon ce serait trop simple). Mais surtout, dans la vie en général mais plus encore sur internet, nous devons accepter que nous ne savons pas toujours d’où parlent les gens. Nous ne savons pas toujours à qui nous nous adressons, et nous devons absolument garder à l’esprit que ce mystère, s’il est handicapant parfois pour nous comprendre les uns les autres, n’est pas nécessairement à lever. Dans certaines situations, il peut être très violent de s’enquérir de la position de son interlocuteur, surtout quand c’est fait d’une façon brutale, et certains « militants » semblent oublier toute décence quand il s’agit de demander à son interlocuteur des informations personnelle afin d’évaluer la pertinence de ses propos. Pire encore, de plus en plus de personnes n’hésitent pas à décider eux-même à qui ils parlent, parfois dans le but évident de pouvoir rejeter les propos qui ne les arrangent pas. Il est extrêmement violent d’imposer ainsi une identité à une personne s’exprimant ainsi sur une oppression, surtout quand c’est pour lui nier le droit à la parole.

A titre personnel, sur twitter, j’étais continuellement qualifiée d’hétérosexuelle par des gens qui ne sont pas d’accord avec moi, et je me défendais constamment de l’être. Des gens m’imposent cette orientation sexuelle sur la base de rien du tout, si ce n’est leur biphobie crasse. J’ai également été qualifiée de « neurotypique » un certain nombre de fois, en particulier pendant le harcèlement que j’ai subi après avoir eu des propos problématiques par rapport à la neuroatypie. Certes, je peux comprendre que mon point de vue était biaisé et blessant envers les autres personnes neuroatypiques, mais m’exorter ainsi au silence en  m’imposant une identité n’était pas la moindre des violences, d’autant plus que mes protestations par rapport à ce point ont été totalement ignorées. Les gentils SJW oublient trop facilement qu’on internalise nos propres oppressions et donc qu’on peut tenir des propos oppressifs sans forcément être en situation de privilège, et dans certaines situations ils refusent carrément de l’entendre, peut-être parce que c’est plus gratifiant d’être les gentils contre les méchants?

Il est également courant de silencier les personnes s’exprimant sur la transphobie en leur disant qu’elles sont cis et donc n’ont rien à dire. C’est extrêmement violent car rien ne dit que les personnes en question sont bien cis. D’ailleurs il s’est parfois avéré peu après ces échanges houleux, que la personne ainsi silenciée était en réalité trans.

Tout ceci est très compliqué et il y a plusieurs points qui posent problème:
1) imposer à l’autre une identité est une violence en soi. Dire « tu es hétéro », « tu es cis », juste pour avoir raison, alors qu’on ne sait pas à qui l’on s’adresse, est violent.
2) Faire ça dans une tentative pour faire taire la personne est encore une violence supplémentaire. Dire « ta gueule sale cis » à une personne peut-être trans, c’est tout simplement inacceptable. Je ne comprends pas comment on peut accepter de telles pratiques dans un mouvement qui dit vouloir rendre la parole aux opprimés. D’autant plus que les personnes qui disent ça sont parfois elles-mêmes cis. On marche sur la tête.
3) Une violence supplémentaire découle du fait que beaucoup d’oppressions ne peuvent pas être révélées au grand public par les gens qui les subissent. Une personne trans, ou non-hétéro, prostituée ou ex-prostituée, victime de viol ou d’autres abus, etc… N’a pas forcément envie d’en faire profiter tout le monde. On impose donc le silence sur leurs propres oppressions au personnes n’étant pas outées publiquement. On les silencie, on les pousse à l’outing sous menace de silenciation et de harcèlement, on leur impose une identité imaginaire pour les faire taire, on les isole encore un peu plus, on les nie. C’est quelque chose qui me met particulièrement en colère. Je ne sais pas si les SJW ont conscience qu’ils accordent plus de points de crédibilité à la victime qui raconte bien son viol en long et en large par rapport à celle qui ne veut pas en parler? Sans parler des fois où la victime est carrément outée par quelqu’un d’autre…
4) Même par rapport aux oppressions n’ayant pas de « placard », on induit une hiérarchie entre les personnes subissant ces oppressions. Les personnes neuroatypiques, par exemple, sont plus ou moins informées sur ce qu’est la neuroatypie. Il en est de même pour certaines oppressions qui ont aussi un placard (par exemple on peut très bien être dans le flou à propos de son genre et ne pas disoposer d’informations sur la transidentité, on peut aussi être trans mais ne pas vouloir à un moment X que tout le monde soit au courant, et ça peut peut-être même être un mélange confus des deux?).
5) Enfin, dans cette atmosphère toxiques d’agressions, censées être dirigées uniquement contre les « oppresseurs » mais dirigées en fait au petit bonheur la chance contre n’importe qui n’ayant pas sa carte d’opprimé officiel, on échoue lamentablement à créer des espaces safe. Je ne sais pas s’il est possible de créer des espaces safe sur Twitter, mais ce dont je suis certaine, c’est qu’on ne peut pas y arriver comme ça. Le fait de ne se poser aucune limite dans la violence verbale envers les personnes supposées être des « oppresseurs » en présumant de leur identité, de leur vie, de leurs luttes, de leurs intentions, etc… finit par créer une atmsophère toxique dans lequel les personnes les plus vulnérables qui espéraient trouver un refuge, un espace d’accueil et de compréhension, risquent à tout moment d’être violemment rejetées.

Ceci rejoint l’introduction de l‘article de Quinnae:

La rage, et souvent la colère vaine, incontrôlée, qui frappent à l’intérieur et à l’extérieur de nos communautés, ont un prix: la création d’un climat de toxicité et de peur qui, non seulement sape nos idéaux les plus élevés mais abîme aussi les soutiens communautaires pour celleux qui en ont le plus besoin. En effet, la peur est un des coûts les plus lourds de cette culture de la rage.

Comme on le voit dans cet extrait, ce que Quinnae appelle la « culture de la rage » n’est pas seulement un problème quand elle vise une personne parlant de ses propres oppressions. Empêcher les dominante de pérorer entre eux sur les oppressions qu’ils ne subissent pas, c’est une chose. Exprimer sa colère face à propos blessant, c’en est une autre et c’est aussi très valable. En revanche, revendiquer le droit à une violence sans limite face aux propos blessants ou oppressifs, voilà qui est un problème pour beaucoup de personnes, puisque cela entretient un climat de peur. Certes, la dichotomie « concerné/non concerné » existe individuellement pour chaque personne face à chaque oppression, mais elle n’existe pas pour l’ensemble de la population par rapport à l’ensemble des oppressions. Ce que je veux dire, c’est que quasiment tout lemonde a d’un côté des privilège, et de l’autre, subit une ou plusieurs oppressions. Or, à en croire les militants du « tout ou rien », il y aurait d’ûn côté les pauvres opprimés victimes, et de l’autre les méchants oppresseurs (dont la figure du « mec blanc cis hétéro – mais la liste des oppressions ne s’arrête pas à 4, que je sache?), donc ce ne serait pas grave d’être violent car on serait toujours violent envers les oppresseurs, et ceux qui protesteraient ne feraient que se plaindre de leur problème d’égo de dominant blessé.
Force est pourtant de constater que le harcèlement vise toujours des personnes vulnérables, et par-dessus le marché, se concentre presque toujours sur elles quand elles sont en situation de fragilité temporaire: dépression, difficultés de la vie, harcèlement par des personnes extérieures au milieu militant…

De plus, on arrive là à s’interroger sur le but même de notre militantisme: a-t-on le moindre espoir de faire changer d’avis qui que ce soit? J’ai l’impression que tous les militants ne sont pas dans une optique d’éducation, de discussions constructives autour des privilèges, de déconstruction, bref de faire changer les gens dans le bon sens. Ils ont leurs raisons de se dire militants ou de se regrouper. Mais cela me pose problème quand on rame dans le sens inverse. Je pense personnellement que cet aspect est primordial: conscientiser les gens sur les oppressions en général, qu’ils les subissent ou non, afin d’aller vers plus d’égalité, ne serait-ce qu’au sein du milieu militant en lui-même, puis vers l’extérieur dans un esprit d’ouverture, de progression. Or, comment y arriver quand les gens n’osent pas parler de peur d’être violemment harcelés? Comment les gens peuvent s’éduquer s’il n’y a aucun débat possible? Comment parler de problèmes graves et qui touchent les gens, dans une atmosphère d’agressions permanentes?

 

Quand à l’espoir de créer des espaces safe, il échoue lamentablement. Beaucoup de personnes quittent Twitter à cause de la violence que véhicule ce milieu. Les plus bouchés prétendent que ce sont les personnes « oppressives » ou « problématiques » qui s’en vont et que cela permet d’avoir justement des espaces safe. Ce qui me pose deux problèmes:
1) D’abord, le fait de taxer une personne de « plus problématique » ou « moins problématique ». On peut dire qu’un propos est problématique, d’accord. On peut dire qu’une personne a souvent des propos problématiques, ok. Mais on ne peut pas dire « telle personne est plus problématique que telle autre » comme ça, dans l’absolu. Ce serait exactement le même problème que si on estimait que « telle personne est plus déconstruite que telle autre ». On parle toujours d’un certain point de vue, personne n’a la vérité absolue. Et voir les outils militants détournés pour dire en gros, avec des mots un peu déguisés, qu’il existe des personnes plus mauvaises que d’autres, ça me dérange. On peut bien sur trouver telle personne infréquentable ou pénible, mais ça ne veut pas dire que cette personne est mauvaise « dans l’absolu » et doit être bannie. Les personnes qui pensent ça doivent croire qu’elles sont seules sur twitter, qu’elles ont le pouvoir de décider qui est bien et qui ne l’est pas en fonction de ce qui les arrange.
2) Le deuxième problème c’est que, même si on essayait de classer les personnes en fonction du nombre d’oppressions qu’elles subissent, ce qui a peu de sens mais je veux bien me plier à l’exercice pour montrer l’inanité et la dangerosité de ces propos… Hé bien non, ce ne sont pas les personnes les plus « dominantes » qui quittent twitter. Je n’ai jamais vu un mec cis hétéro valide etc… Partir de twitter suite à un harcèlement ou parce qu’il trouvait le milieu trop violent. Ces gens restent. Les gens qui quittent twitter sous la pression sont généralement les plus fragiles, les plus isolés socialement; ce ne sont ni les gens les moins capables de remise en question, ni les plus privilégiées, ni ceux qui ont les propos les plus discriminatoires ou blessants. Ce sont simplement les gens qui supportent le moins la violence. Dois-je préciser que statistiquement ce ne sont pas les « mec cis hétéro valide CSP+  » qui supportent le moins la violence, mais plutôt les gens subissant des oppressions, handicaps et discriminations dans leur vie? Faut-il vraiment exclure ces personnes? Est-ce le prix à payer de la « safitude »? En réalité, ce sont justement les personnes les plus sensibles, ayant le plus besoin d’un espace safe qui s’en vont les premières. Je vois même certaines personnes les juger sur leur « faiblesse » et se réjouir d’être entre personnes plus dures. C’est une attitude profondément méprisante, validiste et, selon moi, qui va à l’encontre toutes les valeurs prétendument pronées par les SJW, valeurs d’égalitarisme, de respect de chacun dans sa différence. C’est même une attitude viriliste n’ayant rien à envier aux masculinistes. Plus j’y pense, et plus j’ai peur que nous ne re-créions une sous-société n’ayant rien à envier au patriarcat dans sa violence et son exclusion brutale de certaines personnes en fonction de critères abritraires.

Subtweets, médisances et déformations de propos

Le subtweet consiste à twitter à propos d’une personne ou d’un groupe de personnes qu’on prend soin de ne pas citer. C’est critiquable en soi, mais selon moi, cela ne pose réellement problème que quand on fait cela dans le but de décrédibiliser une personne ou un groupe sans lui donner la possibilité de se défendre. Cela s’accompagne presque systématiquement de déformation des propos cités. Les personnes qui lisent les subtweets ne peuvent qu’adhérer aux propos de leur auteur; seule une minorité aura la curiosité d’aller remonter à la source des propos critiqués, un plus petit nombre de personnes aura encore le sens critique nécessaire pour prendre de la distance par rapport aux déformations du propos. Cette pratique entretient donc un esprit de clans, les gens se voyant choisir l’un ou l’autre camp, sans aucune possibilité de dialogue posé et argumenté. Cela s’accompagne fréquemment des « petites violences » que j’ai citées au-dessus: la personne critiquée se verra par exemple devenir  » un militant cishet » même si ce n’est pas le cas, et peu de gens remettront au cause cet aspect.

Pour montrer l’importance du problème, j’ai moi-même un esprit critique particulièrement acéré (on me reproche régulièrement d’avoir trop d’esprit critique, de passer mon temps à tout remettre en question, de trop critiquer, de trop réfléchir etc…). Pourtant, il m’est souvent arrivé d’écouter les propos d’une personne et d’adhérer sans réserve à ce qu’elle disait, puisque d’une part elle reprenait des propos qui semblaient totalement indéfendables, d’autre part c’était une personne que je suivais et donc que j’appréciais et au point de vue de laquelle j’accordais de l’importance (NB: je ne parle pas de quelqu’un en particulier, cela s’est répété avec plusieurs personnes). Ce n’est que plus tard et un peu par hasard, ou voulant vérifier moi-même à quel point la personne citée disait n’importe quoi et avait des propos oppressifs et dangereux, que je me rendais à l’évidence: sans être forcément d’accord avec ce que je lisais, ça n’avait pourtant plus rien à voir avec ce qu’en disait la personne qui avait subtweeté à ce sujet. Au lieu d’une personne saine et raisonnée face à une personne disant n’importe quoi, je me trouvais face à deux points de vues divergents, mais tous deux défendables et censés. Je me rendis compte que plusieurs personnes avaient l’habitude de déformer complètement des propos pour mieux les critiquer sans risquer d’être contredits. Je ne peux présumer de leurs intentions, et si je leur accorde entièrement le bénéfice du doute, je dirais qu’ils ont simplement mal compris à la base ce qu’ils avaient lu, mais je ne peux m’empêcher parfois d’y soupçonner une certaine malveillance, et en tous cas je peux au moins dire que ces gens font preuve de mauvaise foi. D’autant plus quand c’est moi qui suis visée (et d’autant plus que c’est par des gens que j’ai bloqués il y a longtemps, qui donc me stalkent sans vergogne ET déforment mes propos). Je donnerai un exemple récent à la fin de cet article.
Bien sur la mauvaise foi n’est pas un problème grave en soi, ce qui me pose plus de soucis, c’est ce qui en résulte: des formation de clans, les gens sont montés les uns contre les autres, s’opposant parfois violemment à des personnes dont ils ne comprennent parfois même pas vraiment le point de vue, ne les ayant pas directement lues! On pourrait d’ailleurs le leur reprocher, mais il faut une certaine curiosité pour aller lire la prose de quelqu’un quand une personne de confiance nous l’a résumée en disant que c’est oppressif, que c’est de la merde, que c’est n’importe quoi, et par-dessus le marché en ayant dressé un portrait au vitriol de l’auteur-e.

Déshumanisation, le harcèlement du dimanche

Toutes les violences que je viens de citer participent à générer une atmosphère toxique, en particulier pour les personnes les plus fragiles. Cependant, elles seraient beaucoup moins importantes si elles étaient pratiquées de façon isolée. Malheureusement, il arrive souvent que les violences individuelles évoluent en véritable harcèlement, se poursuivant parfois sur d’autres plate-formes (en particulier ask puisqu’elle offre la possibilité d’envoyer facilement des messages de façon anonyme), et même « IRL » (en dehors d’internet), et pouvant durer très longtemps.

Je n’ai pas de mot pour décrire la violence du harcèlement, en particulier quand elle émane d’une communauté à laquelle on a cru ou souhaité appartenir pour se protéger de la violence du monde extérieur

Cet article est déjà outrageusement long, et la déshumanisation mériterait un article à elle seule. Le principe même de Twitter, plus que toute autre réseau social, incite à se comporter en consommateur, comme si chaque compte twitter existait pour procurer une sorte de divertissement. Ce ne sont plus des humains dont on partage ou dont on discute les idées, ce sont des personnages presque fictifs que l’on consomme et que l’on jette quand on a fini de les utiliser. Ce n’est pas gravissime en soi, mais on voit les dérives que cela génère quand les gens se mettent à 40 pour faire quitter twitter à une personne qui a dit une connerie, en l’insultant et en la harcelant jusqu’à ce qu’elle craque.
Le problème que me pose cette attitude n’est pas qu’elle soit simplement sadique. Je crois que les personnes qui prennent réellement plaisir à faire souffrir quelqu’un sont minoritaires, si elles existent. Le problème est que les gens font ça en toute ignorance, en toute indifférence de la souffrance qu’ils provoquent chez les autres, d’autant plus que la souffrance la plus importante provient généralement de l’acharnement non pas d’une seule personne, mais d’un groupe.

Les personnes harcelées auront beau parler de leur souffrance, elles seront moquées, tournées en ridicule, d’une façon n’ayant rien à envier au harcèlement ordinaire que l’on peut voir dans les cours d’école, dans toute sa banale cruauté.
Parmi les personnes les plus sensibles à ces procédés, on trouve des victimes de toutes sortes d’oppressions, fragilisées par leur situation sociale (personnes rejetées en raison de leur orientation ou de leur identité de genre, mères célibataires isolées socialement, personnes précaires, personnes dépressives ou souffrant d’autres troubles mentaux). Peu importe les raisons, la fragilité de ces gens est le résultat de leur histoire personnelle, et n’est en rien risible. Les harceleurs s’amusent avec ces personnes tel le « scientifique » barbare qui ouvre un rat pour voir comment c’est fait à l’intérieur, sans prêter la moindre attention au fait qu’il s’agisse par ailleurs d’un être ressentant la souffrance.
Finalement, le plus horrible avec les shitstorm, c’est qu’elles arrivent presque toujours le dimanche. C’est à dire que tourmenter quelqu’un jusqu’à ce que qu’il soit en larmes derrière son écran, fasse des crises d’angoisse ou passe des nuits d’insomnie, c’est finalement une manière comme une autre de passer le temps. La distance que les écrans interposés mettent entre les gens permet si facilement d’oublier qu’on a affaire à des êtres humains, et non pas des machines ou des punching-balls, qu’on en arrive là, sans complexes.
Il arrive bien sur que les harceleurs se justifient en évoquant tels propos ou actes problématiques de leur victime, mais je ne crois pas qu’ils s’abaisseraient à de telles distractions si c’était réellement un souci de justice sociale qui les animait. Il existe de nombreuses façons de militer et aucune ne justifie de toutes façons de déshumaniser ainsi une personne. Aucune façon de militer ne nécessite ni ne justifie d’encourager une dépressive au suicide, ou autres horreurs du même style que je n’ai pas le courage de citer. Il y a d’autres moyens de militer, et ce moyen n’en est finalement même pas un. Militer répond à un besoin de justice sociale, ce n’est pas un loisir stupide et destructeur dans lequel on s’amuse vaguement sans avoir conscience de la souffrance qu’on provoque. Lire la suite