(Faire) croire au Père Noël

Je sais pas si j’ai un jour cru au père Noël. Un jour ma grand-mère m’a fait venir, d’un air grave, elle m’a dit qu’il n’existait pas, que c’était une histoire (j’ai failli écrire un mensonge, mais elle n’aurait pas employé ce terme) qu’on racontait aux enfants. Elle m’a demandé si ça ne me rendait pas trop triste, j’ai dit non. Elle m’a dit que je pouvais continuer à y croire tout de même, si ça me faisait plaisir. J’ai dit bof, pourquoi croire à quelque chose qui n’existe pas ? Et je suis retournée jouer.

Je sais pas pourquoi je raconte ça. Pour introduire le sujet, un peu, mais peut-être aussi pour faire comprendre que ce que je vais développer ici n’a rien à voir avec un compte personnel que j’aurais à régler avec l’histoire du père Noël. Je me souviens surtout que ma Grand-mère m’avait expliqué la chose avec beaucoup de délicatesse, avec ce respect de mes émotions qu’elle était d’ailleurs la seule adulte à m’adresser. Mais je n’avais jamais attaché grande importance au Père Noël. Sans doute parce que Noël n’était pas une fête très importante dans ma famille. On n’en faisait pas des caisses. On ne faisait même pas spécialement une fête, on avait pas de sapin. On avait des cadeaux, peu importe au fond qui les apportait. L’important c’était surtout qu’on m’offre pas des vêtements ou des livres.

D’autres personnes ont des histoires plus amères à raconter autour du mythe du père Noël. Lire la suite

journal de vrai confinement jour 7

TW : mention de suicide, dépression, scarifications.
Autre avertissement : je vous préviens, hors de question que je me relise.

Dès le premier jour de confinement, je n’en pouvais déjà plus de vos journaux de confinement. Je me disais que pour moi, ça allait surement être très difficile. Ça m’agaçait de voir les autres jouer les ermites éclairés, reclus dans leur tour d’ivoire. Ça m’agaçait de les entendre déballer toute leur grande philosophie, alors que tout ce qu’ils avaient que je pouvais envier, c’était une santé mentale solide, et qu’ils ne s’en rendaient même pas compte. Ça m’agaçait de les imaginer écrire tranquillement leur journal devant un bon thé chaud, dans le silence feutré de leurs appartements (ou pire, de leur maison!) pendant que je passais mon temps à courir après mes gamins pour tenter de nettoyer au fur et à mesure qu’ils salissaient. Ça m’agaçait quand ils se plaignaient, alors que franchement c’était pas si mal pour eux, non ? Ça m’agaçait encore plus quand ils ne se plaignaient pas, quand ils prenaient la chose avec sagesse, ça m’énervait de voir comme ils le vivaient bien. Et bien sur, une petite voix me soufflait parfois à l’oreille que je n’étais pas à plaindre, qu’il y avait des situations bien pire que la mienne. Ça me ne faisait aucun bien.

Je me disais que pour moi, ce serait difficile. A vrai dire, je ne pensais pas que ça le serait à ce point-là. J’ai essayé de me dire que ça se passerait bien. Quand j’ai compris que ce n’était pas le cas, je me suis accrochée. Et j’ai essayé de remonter la pente. Mais j’ai glissé jour après jour. Un pas en avant, trois pas en arrière. Peu à peu, malgré tous mes efforts, j’ai perdu pied.

Je ne sais pas ce qui s’est passé. Il y a quelque jours encore, le psychiatre m’a demandé de lui expliquer ce qui avait été si difficile pour moi, lors du confinement. J’avais envie de répondre : Mais tout ! Tout était difficile. Quand on me demande pourquoi le confinement était si dur pour moi, j’ai envie de dire : mais enfin, vous étiez là, non ? Vous n’avez pas senti, pas vu, pas vécu ?

Tout était difficile. Tout était morne, et sombre et triste. Dehors, dans la rue, les gens portaient un masque ou pas, mais on voyait bien qu’en dessous, ils faisaient tous la gueule. On changeait de trottoir quand on croisait des gens. On n’osait plus se dire bonjour. Les gens s’épiaient les uns les autres du coin de l’œil, de loin. Se critiquaient les uns les autres, se balançaient même aux flics. Untel fait un peu trop son jogging. Untel aurait organisé un barbecue. Les parcs se sont mis à fermer les uns après les autres, alors les gens déambulaient dans les rues, sans trop savoir ou aller, la mine sombre et souvent suspicieuse. Devant les supermarchés, on faisait la queue longtemps pour tenter d’aller attraper trois paquets de pâtes dans les rayons qui se vidaient, et quelques légumes insipides venus de l’autre bout du pays. Finis, les petits marchés au soleil, où on se promenait davantage qu’on n’achetait, où l’on mangeait les fruits des yeux. Place aux grandes surfaces aseptisées, qu’on soupçonnait pourtant d’être des nids à microbes.

J’ai vu une caissière qui pleurait parce qu’elle avait peur de tomber malade et de contaminer sa famille. J’ai vu les gens se ruer sur les paquets de farine, et beaucoup d’autres critiquer ceux qui se ruaient sur les paquets de farine. J’ai vu les gens se reprocher tout et n’importe quoi. Quand on portait pas de masque, on était un danger ambulant, mais quand on en portait un, on l’avait surement fauché dans un hôpital. Je vous jure, au début c’était ça.

Et puis la mort planait. J’ai eu la chance de ne pas perdre de proche, mais j’ai entendu les témoignages de ce qui se passait dans les hôpitaux, dans les maisons de retraite surtout. On a laissé des gens mourir, juste parce qu’ils étaient vieux. J’ai même pas envie d’y penser. Mais j’y pense.

Et puis le confinement, enfin. Je veux dire, le confinement en soi. Tourner en rond, littéralement. Faire le tour de son bloc d’immeubles. Essayer de penser à autre chose. Je me souviens d’un homme qui faisait les cents pas sur son balcon. D’un voisin qui dansait à se fenêtre, en mettant de la musique très fort. Je suppose que l’un dans l’autre, les gens essayaient d’être heureux. Mais moi, je n’y arrvivais simplement pas. Je n’y arrivais plus.

Bien sur, avant ça, tout n’était pas rose. J’avais des moments difficiles. Mais j’avais trouvé une sorte d’équilibre. Et quand ça n’allait plus, je prenais un moment pour moi, j’allais marcher dans un grand parc, m’asseoir sous un de ces arbres centenaires que j’aime tant, et j’écoutais les oiseaux. Je ne remplissais pas d’attestation, personne ne me surveillait ni ne me soupçonnait, et j’allais où je voulais. C’était dur, la vie, pour moi, j’étais en dépression, quand même. Mais après ce bol d’air, je me sentais mieux. Je pouvais prendre soin de mes enfants, la vie reprenait son cours, tant bien que mal.

Un jour il n’y eut plus de parcs, plus de promenades, plus de bouée de sauvetage. Les enfants aussi devenaient insupportables à force d’être enfermés. Le monde s’affolait autour de nous, et nous-mêmes devenions fous.

Je me souviens que ce qui était particulièrement difficile, c’était que nous attendions quelque chose, mais nous ne savions pas quoi ni quand. J’avais une vague idée de pourquoi on était confinés, mais il semblait, d’aprèsles informations que j’arrivais à glaner, qu’il n’y avait pas vraiment de fin possible à la situation. On ne savait pas ce qu’on attendait. La fin de l’épidémie ne semblait pas de l’ordre du possible, mais vraisemblablement, nous étions enfermés en attendant quelque chose. Sans doute, ça prendrait des mois. J’étais même pas sure que ça finirait. Et plus je sombrais dans la dépression, et plus je me disais que cette vie-là n’avait aucun interêt. A vrai dire, j’avais déjà eu du mal à apprendre à aimer la vie d’avant, la vie normale. Je l’avais apprivoisée. Mais cette vie-là, c’était pas une vie. C’était à peine de la survie, et ça ne m’intéressait pas. Et ce semblant de vie, je n’en voyais pas le bout. N’y aurait-il eu les enfants, je pense que je me serais arrêtée là. Je ne sais pas comment, mais j’aurais bien trouvé un moyen. Quelques-uns auraient été tristes, et puis leur vie aurait continué sans moi.

Mais pour mes enfants, il fallait que je tienne bon. Alors, je cherchais des solutions. Et je n’en trouvais pas. Je perdais pied peu à peu. Je pleurais toute la journée. Je ne dormais plus.

Un jour, les enfants étaient chez ma mère, et mon amoureux est parti pour les coucher. Je me suis retrouvée seule dans l’appartement. J’étais comme dans une bulle, dans une douleur qui me coupait de la réalité. Je me suis dit que c’était une drôle d’idée de me laisser seule dans l’état ou j’étais. J’ai fouillé dans une de mes trousses, j’ai pris sorti la lame de mon cutter, et j’ai posé la pointe acérée contre la peau tendre de mon bras. Ca faisait une drôle de sensation piquante. Et puis, conscenscieusement, mais sans vraiment comprendre ce que je faisais, je me suis scarifiée.

Oh, pas pour mourir. Un mois après, les cicatrices ne se voient presque plus. Mais j’avais pourtant le sentiment que, quand le sang perlait sur ma peau, j’écrivais quelque chose qui resterait toujours, et qui était de toutes façons en train de se passer. J’avais une petite voix qui me disait : mais qu’est-ce que tu fais, arrête, tu es folle. Et une autre qui me soufflait : ces quoi, ces petites égratignures de rien du tout ? Elles ne sont pas à la hauteur de ta douleur. Tu peux faire mieux que ça.

Temporairement, j’ai repris pied, et je crois même que suis allé me mettre du désinfectant. Puis je me suis rendue compte que je n’avais pas mangé et que j’avais faim. Je suis allé dans la cuisine, j’ai sorti quelques carottes, et mon couteau le plus affuté. Et je me suis scarifiée à nouveau. Je n’arrivais plus à m’arrêter, et j’avais le sentiment que, si les blessures étaient superficielles, c’était parce que c’était la première fois. Cette impression me reste. Je sais que si je recommence, j’irai plus loin et plus fort.

Je n’ai pas compris pourquoi je faisais ça. Après, j’ai essayé de me l’expliquer. Quand je regardais mon bras gauche charcuté, j’éprouvais, mêlé à la tristesse, une sombre satisfation. Ma douleur était là, gravée au couteau. Je l’avais écrite sur ma peau, parce que, moi qui suis si à l’aise avec les mots, j’étais à court de vocabulaire. Je ne savais plus dire ma douleur, elle était au-delà des mots. Mon entourage, habitué à m’entendre me plaindre, et à m’ignorer, ne pouvait plus rien savoir de ce qui se passait en moi. Je disais « je vais mal », mais personne n’entendait. Je disais : je vais VRAIMENT mal. Personne n’entendait mieux. C’est un des drames de ma vie, crier dans le vide. Parfois je rêve que je hurle, et qu’aucun son ne sort de ma bouche. Je m’éveille de ces cauchemars dans une détresse indicible.

Et puis, la douleur. Cette douleur sur ma peau me ressucitait. Ressentir autre chose que la souffrance morale, ça me faisait du bien, même si c’était une autre douleur. En fait, je crois que ça ne faisait pas vraiment mal. Je ne me souviens pas m’être fait mal. Je me souviens m’être dit que je me faisais probablement mal, et que je ne devrais pas faire ça, mais je ne me rappelle pas d’avoir ressenti quelque chose de vraiment désagréable. Et pourtant, je goûtais chaque sensation, je m’observais, attentive comme seuls les sont les scientifiques et les jeunes enfants. Ca fait quoi, si je me coupe la peau avec un cutter ? Quelle est la couleur de mon sang ? Est-ce que ça fait mal ? Et le mal, c’est quoi ? Je ne savais plus rien.

Encore aujourd’hui, je n’arrive pas à me défaire de cette sorte de joie sombre que je ressens quand je regarde les cicatrices. Elles ne sont pas grand-chose, mais je les vois. Je n’ai pas du tout envie de recommencer, mais j’en ai peur. Parce que, toute cette douleur invisible, c’est insupportable. Il faut qu’elle se voie. Qu’importe si les gens me jugent faible, folle à lier ou stupide, il faut qu’elle se voie.

Les autres n’ont rien remarqué. Et pourtant ça a fini par se voir un petit peu. J’ai avoué. J’ai dit une enième fois que c’était trop dur, que je n’en pouvais plus. Mais je ne savais pas quoi faire.

C’est bizarre quand même, la vie. Je ne supportais pas l’enfermement, alors me voici enfermée. Pour de vrai cette fois. Je suis en quarantaine à l’hôpital psychiatrique et je n’ai pas le droit de sortir. Aucune sortie, rien. Un vrai confinement. Et maintenant moi aussi je peux jouer les ermites éclairés dans ma tour d’ivoire, je n’ai pas d’enfants après qui nettoyer, et assez de médicaments pour endormir un cheval. La première fois, le psychiatre m’a dit que c’était une dose enfant, et j’ai dormi seize heures.

Alors voilà mon journal de confinement. Il arrive après tous les autres. Il est surement pas très drôle à lire, et j’ai une boule dans la gorge en l’écrivant. Mais c’est surement déjà mieux que de m’enfoncer un couteau de cuisine dans le bras.

Qu’est-ce que l’art?

 

Qu’est-ce que l’art? Qui sont les artistes? Faut-il les payer? Vous saurez tout sur l’art, enfin, au moins sur ce que j’en pense, donc vous saurez pas tout sur l’art, loin de là, mais c’est déjà bien, parce que j’y ai réfléchi et tout. Et parce que c’est important pour moi et des fois j’ai des étoiles dans les yeux.

Sans bagages

A ma grand-mère

Jusqu’ici, je pensais être adulte. Pas tout le temps, mais souvent. Je suis adulte depuis beaucoup trop longtemps. Et je sais que les choses sont ce qu’elles sont, que la vie n’offre que ce qu’elle offre. Un monde désenchanté, où nous passons trop vite. D’où nous partons trop tôt.

Et pourtant.

Après cinq mois, je suis retourné chez toi pour récupérer quelques petites choses. Ces choses pleines de souvenirs, qui me raccrochent un peu à toi. Comme si j’avais besoin d’être plus accrochée que je ne le suis déjà. J’avais peur d’y aller bien sur, mais l’appartement va être vidé, les choses vont disparaître, englouties dans la spirale du temps qui passe trop vite. Et il y avait certains objets que ne voulais pas me résoudre à laisser disparaître avec toi. La petite danseuse dans son globe de verre, celle qui tourne avec de la musique, tu te souviens ? Je jouais avec quand j’étais petite. Mille fois je l’ai remise sous son globe de verre, qui, inexplicablement, tombait tout le temps, se perdait, et, par miracle, ne s’est jamais cassé. Ca, c’était la dernière année, les derniers mois avant que tu ne quitte plus ton lit. Mille fois je l’ai replacée, respectueusement, près du lit sur la coiffeuse, en sachant que la semaine suivante je la trouverai encore par terre, le globe de verre manquant. Mais elle t’appartenait. Aujourd’hui je l’ai emportée avec moi. J’espère que les autres ne m’en voudront pas, mais enfin, elle n’est plus à personne… Et d’ailleurs, tous sont venus avant moi, emmener eux aussi quelques petites choses, un souvenir de toi. Eux aussi ne peuvent pas se résoudre à tout voir disparaître. Dans cette partie de la famille, on ne parle pas beaucoup, encore moins de ces choses, tu sais, tu n’y es pas étrangère ; mais j’imagine qu’ils ont du chagrin.

Je prends aussi ce caillou peint en chat, qui me fascinait quand j’étais petite. Je laisse tous ces tableaux, tous ces livres. Toutes ces choses familières, toutes ces choses pleines de toi, qui étaient à toi, une partie de moi voudrait toutes les prendre, les emporter, les garder et les chérir comme autant de précieuses reliques. Comme un dragon couvant son trésor. Mais je ne le fais pas. Car les choses s’obstinent à n’être que des choses. Et si elles sont précieuses, elles sont aussi si profondément dérisoires qu’une autre partie de moi voudrait tout abandonner, tout laisser disparaître, tout jeter, ne même pas savoir ce qu’elles deviendront. Foutre le feu, brûler tout, et que tout disparaisse en cendres. Car, si les choses ont une âme, il me semble qu’elles l’ont perdue quand tu est partie. Elles étaient précieuses parce que tu y tenais. Mais tu n’es plus là. Qui y tient, à présent ? Est-ce que j’y tiens ? Est-ce que quelqu’un d’autre y tient ? Qu’est-ce que j’en ai à faire ? Ce ne sont que des choses.

Pourtant je fouille, j’ose ouvrir des tiroirs, comme on dévoile une nudité secrète. Je me sens indiscrète, alors que, de ton vivant, je n’hésitais pas à ouvrir certains meubles pour voir ce qu’il y avait dedans. Tu ne m’en voulais pas. Car j’étais comme chez moi, et en même temps, je n’étais pas chez moi, et j’avais gardé intacte, chez toi, cette curiosité de petite fille. Sans façon, sans jamais m’en cacher, j’ouvrais les tiroirs, les flacons, les petites boîtes ouvragées qui ornaient le secrétaire, la coiffeuse, tous ces beaux meubles anciens. Que tu aimais les belles choses ! Tu m’as transmis ce goût. Parfois, on trouvait des trésors. L’une de ces boîtes contenait les dents de lait de mon père et de mon oncle ! Elle a disparu, cette boîte. J’espère qu’ils l’ont gardée. Je ne sais pas pourquoi, qu’est-ce que ça peut me faire après tout ? Je ne sais pas. Depuis que je suis petite, mille fois j’ai ouvert cette boîte, pour en regarder le contenu, sans raison véritable, juste pour le plaisir. Tu me regardais faire, et plus d’une fois, tu m’en avais parlé avec ce soupçon de tendresse qui était tellement à toi. Un je-ne-sais-quoi de fierté d’avoir gardé ces dents de lait, tout ce temps. Tu avais cette étrange fierté de garder les choses. Quand j’y pense, c’était déjà un peu étrange : à quoi cela pouvait-il bien servir ? Le sens ne m’apparaît pas très clairement, ni celui de garder les dents, ni celui d’ouvrir la boîte, comme je le faisais parfois, de constater la présence de son contenu, petits cailloux difformes et blanchâtres, refermer la boîte, et la replacer sur la coiffeuse. Comme un rituel. Petit culte voué aux petits objets. Petite célébration de l’enfance de ceux qui sont grands. Et du temps qui passe.

Et je fouille. Parmi ces choses, il en est une qui m’appartient. Mais je ne la trouve pas. Ma poupée, celle de quand j’étais petite. Ce seul objet qui m’appartienne a disparu. Je me dis que quelqu’un a dû l’emporter… Je me dis que peut-être, comme mes cousines sont plus jeunes que moi, elles aussi ont du jouer avec quand elles étaient petites ? Je me dis que ce n’est qu’une poupée. Oui, mais c’est la mienne. Elle s’appelait Lauren, comme moi. Je ne sais pas pourquoi, d’ailleurs. Enfin, c’est comme ça. Finalement j’appelle mon oncle. Mais personne n’a ma poupée. Le vieux chat incontinent a fait ses affaires sur tout ce qui était dans la chambre bleue. Ils n’ont pas réussi à tout nettoyer. Des choses ont été jetées, finalement. Adieu ma poupée. D’elle aussi je fais le deuil. Le deuil, ce deuil n’en finit par, il renferme une infinité d’autres petits deuils. C’est un deuil à tiroirs. Et je pleure.

Mon père, qui m’accompagne dans cette quête un peu vaine des objets, me pose des questions, me propose des choses et d’autres. « y a des casseroles, tu as besoin de casseroles ? ». Je réponds que non. Je suis bizarre… Bien sur que j’ai besoin de casseroles, je n’en possède que deux, et ce n’est pas assez pour une famille de quatre, et avec ça elles sont trop petites, vieilles et en mauvais état. Mais je ne sais pas pourquoi, je dis non. Et les belles et bonnes casseroles dorment dans les placards. Au lieu de prendre quelque chose d’utile, j’ouvre l’armoire de la cuisine, j’inspecte l’argenterie, la vaisselle en porcelaine précieuse, et je prends les trois seules assiettes qui sont en plastique. Elles représentent des personnages de Disney. Deux bols Babar les accompagnent. Je mangeais mes miels pops dans ces bols. Je ne sais pas quelle importance ça peut avoir. Enfin, je me souviens.

Je me souviens, j’ai beau me souvenir, mais le passé reste derrière moi, obstinément. Et quand j’ouvre les tiroirs, c’est désormais avec une indiscrétion coupable, alors que je le faisais autrefois sans me cacher, légère, pleine de cette curiosité d’enfant. Enfin, ce n’était pas la même chose. Je ne sais pas très bien pourquoi, mais si j’en ouvrais certains sans la moindre gêne, d’autres ne me concernaient pas, ou ne m’intéressaient pas peut-être, et je n’y touchais jamais. Maintenant j’ouvre tout, je regarde partout, où d’autres ont d’ailleurs regardé avant moi, peut-être pris ou déplacé certaines choses. Du tri a été fait, du rangement. Quand je suis entrée dans l’appartement, il avait la même odeur, l’odeur de chez toi. Mais heureusement tout n’était pas comme je l’avais laissé ce soir où je suis partie dans les larmes. Je n’aurais pas pu le supporter.

Cette nuit dans mon lit, parmi tous ces tiroirs, il en est un qui me revient en tête, inexplicablement. Le tiroir du buffet du salon. Il contenait – il contient toujours – du linge. Du linge de maison, propre et repassé, plié soigneusement. Des torchons, des serviettes. J’ai pris un torchon, un joli à carreaux roses, parce que c’est toujours utile un torchon. J’ai prix un mouchoir, un vieux mouchoir bleu, et une serviette. J’ai laissé le reste. Et le reste est toujours là-bas, plié, rangé. Et le reste me hante, il me hante ce tiroir, ce linge qui était à toi. L’enfant en moi, endormie se réveille, se révolte un peu, se cogne au réel. Enfin, mais comment peut-on mourir ? Comment ? Comment peut-on partir alors qu’on a un tiroir rempli de linge de maison ? C’est insensé, c’est impossible ! J’attends qu’on me dise : poisson d’avril, ta grand-mère est là, se réveille de son sommeil, elle dormait juste. Elle ne peut pas partir, tu penses. On ne part pas alors qu’on a un tiroir plein de linge bien repassé.

Et le linge est là, plein du parfum de ta maison, de ton parfum. Mon père m’a dit de ne pas hésiter à prendre des choses, si ça pouvait m’être utile. De toutes façons, m’a-t-il dit, avec ce laconisme qui dissimule mal sa tristesse : « on part sans bagages ». J’ai acquiescé en silence. Et maintenant dans mon lit, où je ne trouve pas le sommeil, il m’apparait absurde, inepte et révoltant, que l’on puisse partir sans bagages. Disparaître. Tout laisser.

Pourquoi n’ai-je pas pris les casseroles ? Je me demande ça maintenant, et il me vient une réponse un peu idiote mais sans doute vrai : je crois que j’ai juste inconsciemment réagi à une certaine symbolique. Je ne voulais pas récupérer des vieilles casseroles. C’est idiot, mais quelque part, c’est rassurant. Je laisse les casseroles donc. Tant pis, j’en rachèterai des neuves.

J’ai pris l’arrosoir. Tu arrosais tes plantes, je me souviens, avec le plus grand soin possible. Je me souviendrai toujours.

Le soir même de ton départ, j’avais rêvé de toi, et tu te réveillais, et tu parlais, et tu mangeais, et tu marchais, toutes ces choses que tu avais peu à peu cessé de faire. Et le lendemain j’avais bien espéré me réveiller dans un monde où les grands-mères ne meurent jamais. Ca n’avait pas marché. Tu n’étais plus là. Et maintenant ce tiroir de linge qui sent le propre, enfonce encore un peu le clou de de cette révolte indicible qui gronde en moi ; car on dirait que tout attend que tu reviennes. On dirait que le monde y croit encore, et pas seulement moi.

Est-ce que je voudrais revenir en arrière, revivre tous ces moments avec toi quand j’étais petite ? Non. J’étais une enfant triste, seule et malheureuse, et tu étais mon seul rempart. J’en cultive une immense gratitude envers toi, mais je ne regrette pas ces années. Est-ce que je voudrais arrêter le temps ? Pas vraiment. Tu aimais tellement la vie, et tu savais, comme je le sais, que la vie est mouvement, changement, que rien ne se fige, pas même nous. Que tout passe.

Enfin, comment peut-on partir sans bagages ?